The Art of War


by

Sun Tzu

Article premier

DE L’EVALUATION


La guerre est d’une importance
vitale pour l’État. C’est le domaine de la
vie et de la mort : la conservation ou la perte
de l’empire en dépendent ; il est impérieux
de bien le régler. Ne pas faire de sérieuses
réflexions sur ce qui le concerne, c’est faire
preuve d’une coupable indifférence pour la
conservation ou pour la perte de ce qu’on a de
plus cher, et c’est ce qu’on ne doit pas
trouver parmi nous.

Cinq choses principales doivent faire l’objet
de nos continuelles méditations et de tous nos
soins, comme le font ces grands artistes qui,
lorsqu’ils entreprennent quelque
chef-d’œuvre, ont toujours présent à
l’esprit le but qu’ils se proposent, mettent
à profit tout ce qu’ils voient, tout ce
qu’ils entendent, ne négligent rien pour
acquérir de nouvelles connaissances et tous les
secours qui peuvent les conduire heureusement à
leur fin.

Si nous voulons que la gloire et les succès
accompagnent nos armes, nous ne devons jamais
perdre de vue : la doctrine, le temps,
l’espace, le commandement, la discipline.

La doctrine fait naître l’unité de penser ;
elle nous inspire une même manière de vivre et
de mourir, et nous rend intrépides et
inébranlables dans les malheurs et dans la mort.

Si nous connaissons bien le temps, nous
n’ignorerons point ces deux grands principes
Yin et Yang par lesquels toutes les choses
naturelles sont formées et par lesquels les
éléments reçoivent leurs différentes
modifications ; nous saurons le temps de leur
union et de leur mutuel concours pour la
production du froid, du chaud, de la sérénité
ou de l’intempérie de l’air.

L’espace n’est pas moins digne de notre
attention que le temps ; étudions le bien, et
nous aurons la connaissance du haut et du bas, du
loin comme du près, du large et de l’étroit,
de ce qui demeure et de ce qui ne fait que passer.

J’entends par commandement, l’équité,
l’amour pour ceux en particulier qui nous sont
soumis et pour tous les hommes en général ; la
science des ressources, le courage et la valeur,
la rigueur, telles sont les qualités qui doivent
caractériser celui qui est revêtu de la
dignité de général ; vertus nécessaires pour
l’acquisition desquelles nous ne devons rien
négliger : seules elles peuvent nous mettre en
état de marcher dignement à la tête des autres.

Aux connaissances dont je viens de parler, il
faut ajouter celle de la discipline. Posséder
l’art de ranger les troupes ; n’ignorer
aucune des lois de la subordination et les faire
observer à la rigueur ; être instruit des
devoirs particuliers de chacun de nos subalternes
; savoir connaître les différents chemins par
où on peut arriver à un même terme ; ne pas
dédaigner d’entrer dans un détail exact de
toutes les choses qui peuvent servir, et se
mettre au fait de chacune d’elles en
particulier. Tout cela ensemble forme un corps de
discipline dont la connaissance pratique ne doit
point échapper à la sagacité ni aux attentions
d’un général.

Vous donc que le choix du prince a placé à la
tête des armées, jetez les fondements de votre
science militaire sur les cinq principes que je
viens d’établir. La victoire suivra partout
vos pas : vous n’éprouverez au contraire que
les plus honteuses défaites si, par ignorance ou
par présomption, vous venez à les omettre ou à
les rejeter.

Les connaissances que je viens d’indiquer vous
permettront de discerner, parmi les princes qui
gouvernent le monde, celui qui a le plus de
doctrine et de vertus ; vous connaîtrez les
grands généraux qui peuvent se trouver dans les
différents royaumes, de sorte que vous pourrez
conjecturer assez sûrement quel est celui des
deux antagonistes qui doit l’emporter ; et si
vous devez entrer vous-même en lice, vous
pourrez raisonnablement vous flatter de devenir
victorieux.

Ces mêmes connaissances vous feront prévoir les
moments les plus favorables, le temps et
l’espace étant conjugués, pour ordonner le
mouvement des troupes et les itinéraires
qu’elles devront suivre, et dont vous réglerez
à propos toutes les marches. Vous ne commencerez
ni ne terminerez jamais la campagne hors de
saison. Vous connaîtrez le fort et le faible,
tant de ceux qu’on aura confiés à vos soins
que des ennemis que vous aurez à combattre. Vous
saurez en quelle quantité et dans quel état se
trouveront les munitions de guerre et de bouche
des deux armées, vous distribuerez les
récompenses avec libéralité, mais avec choix,
et vous n’épargnerez pas les châtiments quand
il en sera besoin.

Admirateurs de vos vertus et de vos capacités,
les officiers généraux placés sous votre
autorité vous serviront autant par plaisir que
par devoir. Ils entreront dans toutes vos vues,
et leur exemple entraînera infailliblement celui
des subalternes, et les simples soldats
concourront eux-mêmes de toutes leurs forces à
vous assurer les plus glorieux succès.

Estimé, respecté, chéri des vôtres, les
peuples voisins viendront avec joie se ranger
sous les étendards du prince que vous servez, ou
pour vivre sous ses lois, ou pour obtenir
simplement sa protection.

Également instruit de ce que vous pourrez et de
ce que vous ne pourrez pas, vous ne formerez
aucune entreprise qui ne puisse être menée à
bonne fin. Vous verrez, avec la même
pénétration, ce qui sera loin de vous comme ce
qui se passera sous vos yeux, et ce qui se
passera sous vos yeux comme ce qui en est le plus
éloigné.

Vous profiterez de la dissension qui surgit chez
vos ennemis pour attirer les mécontents dans
votre parti en ne leur ménageant ni les
promesses, ni les dons, ni les récompenses.

Si vos ennemis sont plus puissants et plus forts
que vous, vous ne les attaquerez point, vous
éviterez avec un grand soin ce qui peut conduire
à un engagement général ; vous cacherez
toujours avec une extrême attention l’état
où vous vous trouverez.

Il y aura des occasions où vous vous abaisserez,
et d’autres où vous affecterez d’avoir peur.
Vous feindrez quelquefois d’être faible afin
que vos ennemis, ouvrant la porte à la
présomption et à l’orgueil, viennent ou vous
attaquer mal à propos, ou se laissent surprendre
eux-mêmes et tailler en pièces honteusement.
Vous ferez en sorte que ceux qui vous sont
inférieurs ne puissent jamais pénétrer vos
desseins. Vous tiendrez vos troupes toujours
alertes, toujours en mouvement et dans
l’occupation, pour empêcher qu’elles ne se
laissent amollir par un honteux repos.

Si vous prêtez quelque intérêt aux avantages
de mes plans, faites en sorte de créer des
situations qui contribuent à leur
accomplissement.

J’entends par situation que le général agisse
à bon escient, en harmonie avec ce qui est
avantageux, et, par là-même, dispose de la
maîtrise de l’équilibre.

Toute campagne guerrière doit être réglée sur
le semblant ; feignez le désordre, ne manquez
jamais d’offrir un appât à l’ennemi pour le
leurrer, simulez l’infériorité pour
encourager son arrogance, sachez attiser son
courroux pour mieux le plonger dans la confusion
: sa convoitise le lancera sur vous pour s’y
briser.

Hâtez vos préparatifs lorsque vos adversaires
se concentrent ; là où ils sont puissants,
évitez-les.

Plongez l’adversaire dans d’inextricables
épreuves et prolongez son épuisement en vous
tenant à distance ; veillez à fortifier vos
alliances au-dehors, et à affermir vos positions
au-dedans par une politique de soldats-paysans.

Quel regret que de tout risquer en un seul
combat, en négligeant la stratégie victorieuse,
et faire dépendre le sort de vos armes d’une
unique bataille !

Lorsque l’ennemi est uni, divisez-le ; et
attaquez là où il n’est point préparé, en
surgissant lorsqu’il ne vous attend point.
Telles sont les clefs stratégiques de la
victoire, mais prenez garde de ne point les
engager par avance.

Que chacun se représente les évaluations faites
dans le temple, avant les hostilités, comme des
mesures : elles disent la victoire lorsqu’elles
démontrent que votre force est supérieure à
celle de l’ennemi ; elles indiquent la défaite
lorsqu’elles démontrent qu’il est inférieur
en force.

Considérez qu’avec de nombreux calculs on peut
remporter la victoire, redoutez leur
insuffisance. Combien celui qui n’en fait point
a peu de chances de gagner !

C’est grâce à cette méthode que j’examine
la situation, et l’issue apparaîtra clairement.



Article II

DE L’ENGAGEMENT
Sun Tzu dit : Je suppose que vous commencez la
campagne avec une armée de cent mille hommes,
que vous êtes suffisamment pourvu des munitions
de guerre et de bouche, que vous avez deux mille
chariots, dont mille sont pour la course, et les
autres uniquement pour le transport ; que
jusqu’à cent lieues de vous, il y aura partout
des vivres pour l’entretien de votre armée ;
que vous faites transporter avec soin tout ce qui
peut servir au raccommodage des armes et des
chariots ; que les artisans et les autres qui ne
sont pas du corps des soldats vous ont déjà
précédé ou marchent séparément à votre
suite ; que toutes les choses qui servent pour
des usages étrangers, comme celles qui sont
purement pour la guerre, sont toujours à couvert
des injures de l’air et à l’abri des
accidents fâcheux qui peuvent arriver.

Je suppose encore que vous avez mille onces
d’argent à distribuer aux troupes chaque jour,
et que leur solde est toujours payée à temps
avec la plus rigoureuse exactitude. Dans ce cas,
vous pouvez aller droit à l’ennemi.
L’attaquer et le vaincre seront pour vous une
même chose.

Je dis plus : ne différez pas de livrer le
combat, n’attendez pas que vos armes
contractent la rouille, ni que le tranchant de
vos épées s’émousse. La victoire est le
principal objectif de la guerre.

S’il s’agit de prendre une ville, hâtez-vous
d’en faire le siège ; ne pensez qu’à cela,
dirigez là toutes vos forces ; il faut ici tout
brusquer ; si vous y manquez, vos troupes courent
le risque de tenir longtemps la campagne, ce qui
sera une source de funestes malheurs.

Les coffres du prince que vous servez
s’épuiseront, vos armes perdues par la rouille
ne pourront plus vous servir, l’ardeur de vos
soldats se ralentira, leur courage et leurs
forces s’évanouiront, les provisions se
consumeront, et peut-être même vous
trouverez-vous réduit aux plus fâcheuses
extrémités.

Instruits du pitoyable état où vous serez
alors, vos ennemis sortiront tout frais, fondront
sur vous, et vous tailleront en pièces. Quoique
jusqu’à ce jour vous ayez joui d’une grande
réputation, désormais vous aurez perdu la face.
En vain dans d’autres occasions aurez-vous
donné des marques éclatantes de votre valeur,
toute la gloire que vous aurez acquise sera
effacée par ce dernier trait.

Je le répète : On ne saurait tenir les troupes
longtemps en campagne, sans porter un très grand
préjudice à l’État et sans donner une
atteinte mortelle à sa propre réputation.

Ceux qui possèdent les vrais principes de
l’art militaire ne s’y prennent pas à deux
fois. Dès la première campagne, tout est fini ;
ils ne consomment pas pendant trois années de
suite des vivres inutilement. Ils trouvent le
moyen de faire subsister leurs armées aux
dépens de l’ennemi, et épargnent à l’État
les frais immenses qu’il est obligé de faire,
lorsqu’il faut transporter bien loin toutes les
provisions.

Ils n’ignorent point, et vous devez le savoir
aussi, que rien n’épuise tant un royaume que
les dépenses de cette nature ; car que
l’armée soit aux frontières, ou qu’elle
soit dans les pays éloignés, le peuple en
souffre toujours ; toutes les choses nécessaires
à la vie augmentent de prix, elles deviennent
rares, et ceux même qui, dans les temps
ordinaires, sont le plus à leur aise n’ont
bientôt plus de quoi les acheter.

Le prince perçoit en hâte le tribut des
denrées que chaque famille lui doit ; et la
misère se répandant du sein des villes jusque
dans les campagnes, des dix parties du
nécessaire on est obligé d’en retrancher
sept. Il n’est pas jusqu’au souverain qui ne
ressente sa part des malheurs communs. Ses
cuirasses, ses casques, ses flèches, ses arcs,
ses boucliers, ses chars, ses lances, ses
javelots, tout cela se détruira. Les chevaux,
les bœufs même qui labourent les terres du
domaine dépériront, et, des dix parties de sa
dépense ordinaire, se verra contraint d’en
retrancher six.

C’est pour prévenir tous ces désastres
qu’un habile général n’oublie rien pour
abréger les campagnes, et pour pouvoir vivre aux
dépens de l’ennemi, ou tout au moins pour
consommer les denrées étrangères, à prix
d’argent, s’il le faut.

Si l’armée ennemie a une mesure de grain dans
son camp, ayez-en vingt dans le vôtre ; si votre
ennemi a cent vingt livres de fourrage pour ses
chevaux, ayez-en deux mille quatre cents pour les
vôtres. Ne laissez échapper aucune occasion de
l’incommoder, faites-le périr en détail,
trouvez les moyens de l’irriter pour le faire
tomber dans quelque piège ; diminuez ses forces
le plus que vous pourrez, en lui faisant faire
des diversions, en lui tuant de temps en temps
quelque parti, en lui enlevant de ses convois, de
ses équipages, et d’autres choses qui pourront
vous être de quelque utilité.

Lorsque vos gens auront pris sur l’ennemi
au-delà de dix chars, commencez par récompenser
libéralement tant ceux qui auront conduit
l’entreprise que ceux qui l’auront
exécutée. Employez ces chars aux mêmes usages
que vous employez les vôtres, mais auparavant
ôtez-en les marques distinctives qui pourront
s’y trouver.

Traitez bien les prisonniers, nourrissez-les
comme vos propres soldats ; faites en sorte,
s’il se peut, qu’ils se trouvent mieux chez
vous qu’ils ne le seraient dans leur propre
camp, ou dans le sein même de leur patrie. Ne
les laissez jamais oisifs, tirez parti de leurs
services avec les défiances convenables, et,
pour le dire en deux mots, conduisez-vous à leur
égard comme s’ils étaient des troupes qui se
fussent enrôlées librement sous vos étendards.
Voilà ce que j’appelle gagner une bataille et
devenir plus fort.

Si vous faites exactement ce que je viens de vous
indiquer, les succès accompagneront tous vos
pas, partout vous serez vainqueur, vous
ménagerez la vie de vos soldats, vous affermirez
votre pays dans ses anciennes possessions, vous
lui en procurerez de nouvelles, vous augmenterez
la splendeur et la gloire de l’État, et le
prince ainsi que les sujets vous seront
redevables de la douce tranquillité dans
laquelle ils couleront désormais leurs jours.

L’essentiel est dans la victoire et non dans
les opérations prolongées.

Le général qui s’entend dans l’art de la
guerre est le ministre du destin du peuple et
l’arbitre de la destinée de la victoire.



Article III

DES PROPOSITIONS DE LA VICTOIRE ET DE LA DÉFAITE
Sun Tzu dit : Voici quelques maximes dont vous
devez être pénétré avant que de vouloir
forcer des villes ou gagner des batailles.

Conserver les possessions et tous les droits du
prince que vous servez, voilà quel doit être le
premier de vos soins ; les agrandir en empiétant
sur les ennemis, c’est ce que vous ne devez
faire que lorsque vous y serez forcé.

Veiller au repos des villes de votre propre pays,
voilà ce qui doit principalement vous occuper ;
troubler celui des villes ennemies, ce ne doit
être que votre pis-aller.

Mettre à couvert de toute insulte les villages
amis, voilà ce à quoi vous devez penser ; faire
des irruptions dans les villages ennemis, c’est
ce à quoi la nécessité seule doit vous engager.

Empêcher que les hameaux et les chaumières des
paysans ne souffrent le plus petit dommage,
c’est ce qui mérite également votre attention
; porter le ravage et dévaster les installations
agricoles de vos ennemis, c’est ce qu’une
disette de tout doit seule vous faire
entreprendre.

Conserver les possessions des ennemis est ce que
vous devez faire en premier lieu, comme ce
qu’il y a de plus parfait ; les détruire doit
être l’effet de la nécessité. Si un
général agit ainsi, sa conduite ne différera
pas de celle des plus vertueux personnages ; elle
s’accordera avec le Ciel et la Terre, dont les
opérations tendent à la production et à la
conservation des choses plutôt qu’à leur
destruction.

Ces maximes une fois bien gravées dans votre
cœur, je suis garant du succès.

Je dis plus : la meilleure politique guerrière
est de prendre un État intact ; une politique
inférieure à celle-ci consisterait à le ruiner.

Il vaut mieux que l’armée de l’ennemi soit
faite prisonnière plutôt que détruite ; il
importe davantage de prendre un bataillon intact
que de l’anéantir.

Eussiez-vous cent combats à livrer, cent
victoires en seraient le fruit.

Cependant ne cherchez pas à dompter vos ennemis
au prix des combats et des victoires ; car,
s’il y a des cas où ce qui est au-dessus du
bon n’est pas bon lui-même, c’en est ici un
où plus on s’élève au-dessus du bon, plus on
s’approche du pernicieux et du mauvais.

Il faut plutôt subjuguer l’ennemi sans donner
bataille : ce sera là le cas où plus vous vous
élèverez au-dessus du bon, plus vous
approcherez de l’incomparable et de
l’excellent.

Les grands généraux en viennent à bout en
découvrant tous les artifices de l’ennemi, en
faisant avorter tous ses projets, en semant la
discorde parmi ses partisans, en les tenant
toujours en haleine, en empêchant les secours
étrangers qu’il pourrait recevoir, et en lui
ôtant toutes les facilités qu’il pourrait
avoir de se déterminer à quelque chose
d’avantageux pour lui.

Sun Tzu dit : Il est d’une importance suprême
dans la guerre d’attaquer la stratégie de
l’ennemi.

Celui qui excelle à résoudre les difficultés
le fait avant qu’elles ne surviennent.

Celui qui arrache le trophée avant que les
craintes de son ennemi ne prennent forme excelle
dans la conquête.

Attaquez le plan de l’adversaire au moment où
il naît.

Puis rompez ses alliances.

Puis attaquez son armée.

La pire des politiques consiste à attaquer les
cités.

N’y consentez que si aucune autre solution ne
peut être mise à exécution.

Il faut au moins trois mois pour préparer les
chariots parés pour le combat, les armes
nécessaires et l’équipement, et encore trois
mois pour construire des talus le long des murs.

Si vous êtes contraint de faire le siège
d’une place et de la réduire, disposez de
telle sorte vos chars, vos boucliers et toutes
les machines nécessaires pour monter à
l’assaut, que tout soit en bon état
lorsqu’il sera temps de l’employer.

Faites en sorte surtout que la reddition de la
place ne soit pas prolongée au-delà de trois
mois. Si, ce terme expiré, vous n’êtes pas
encore venu à bout de vos fins, sûrement il y
aura eu quelques fautes de votre part ;
n’oubliez rien pour les réparer. À la tête
de vos troupes, redoublez vos efforts ; en allant
à l’assaut, imitez la vigilance,
l’activité, l’ardeur et l’opiniâtreté
des fourmis.

Je suppose que vous aurez fait auparavant les
retranchements et les autres ouvrages
nécessaires, que vous aurez élevé des redoutes
pour découvrir ce qui se passe chez les
assiégés, et que vous aurez paré à tous les
inconvénients que votre prudence vous aura fait
prévoir. Si, avec toutes ces précautions, il
arrive que de trois parties de vos soldats vous
ayez le malheur d’en perdre une, sans pouvoir
être victorieux, soyez convaincu que vous
n’avez pas bien attaqué.

Un habile général ne se trouve jamais réduit
à de telles extrémités ; sans donner des
batailles, il sait l’art d’humilier ses
ennemis ; sans répandre une goutte de sang, sans
tirer même l’épée, il vient à bout de
prendre les villes ; sans mettre les pieds dans
les royaumes étrangers, il trouve le moyen de
les conquérir sans opérations prolongées ; et
sans perdre un temps considérable à la tête de
ses troupes, il procure une gloire immortelle au
prince qu’il sert, il assure le bonheur de ses
compatriotes, et fait que l’Univers lui est
redevable du repos et de la paix : tel est le but
auquel tous ceux qui commandent les armées
doivent tendre sans cesse et sans jamais se
décourager.

Votre but demeure de vous saisir de l’empire
alors qu’il est intact ; ainsi vos troupes ne
seront pas épuisées et vos gains seront
complets. Tel est l’art de la stratégie
victorieuse.

Il y a une infinité de situations différentes
dans lesquelles vous pouvez vous trouver par
rapport à l’ennemi. On ne saurait les prévoir
toutes ; c’est pourquoi je n’entre pas dans
un plus grand détail. Vos lumières et votre
expérience vous suggéreront ce que vous aurez
à faire, à mesure que les circonstances se
présenteront. Néanmoins, je vais vous donner
quelques conseils généraux dont vous pourrez
faire usage à l’occasion.

Si vous êtes dix fois plus fort en nombre que ne
l’est l’ennemi, environnez-le de toutes parts
; ne lui laissez aucun passage libre ; faites en
sorte qu’il ne puisse ni s’évader pour aller
camper ailleurs, ni recevoir le moindre secours.

Si vous avez cinq fois plus de monde que lui,
disposez tellement votre armée qu’elle puisse
l’attaquer par quatre côtés à la fois,
lorsqu’il en sera temps.

Si l’ennemi est une fois moins fort que vous,
contentez-vous de partager votre armée en deux.

Mais si de part et d’autre il y a une même
quantité de monde, tout ce que vous pouvez faire
c’est de hasarder le combat.

Si, au contraire, vous êtes moins fort que lui,
soyez continuellement sur vos gardes, la plus
petite faute serait de la dernière conséquence
pour vous. Tâchez de vous mettre à l’abri, et
évitez autant que vous le pourrez d’en venir
aux mains avec lui ; la prudence et la fermeté
d’un petit nombre de gens peuvent venir à bout
de lasser et de dompter même une nombreuse
armée. Ainsi vous êtes à la fois capable de
vous protéger et de remporter une victoire
complète.

Celui qui est à la tête des armées peut se
regarder comme le soutien de l'État, et il
l’est en effet. S’il est tel qu’il doit
être, le royaume sera dans la prospérité ; si
au contraire il n’a pas les qualités
nécessaires pour remplir dignement le poste
qu’il occupe, le royaume en souffrira
infailliblement et se trouvera peut-être réduit
à deux doigts de sa perte.

Un général ne peut bien servir l'État que
d’une façon, mais il peut lui porter un très
grand préjudice de bien des manières
différentes.

Il faut beaucoup d’efforts et une conduite que
la bravoure et la prudence accompagnent
constamment pour pouvoir réussir : il ne faut
qu’une faute pour tout perdre ; et, parmi les
fautes qu’il peut faire, de combien de sortes
n’y en a-t-il pas ? S’il lève des troupes
hors de saison, s’il les fait sortir
lorsqu’il ne faut pas qu’elles sortent,
s’il n’a pas une connaissance exacte des
lieux où il doit les conduire, s’il leur fait
faire des campements désavantageux, s’il les
fatigue hors de propos, s’il les fait revenir
sans nécessité, s’il ignore les besoins de
ceux qui composent son armée, s’il ne sait pas
le genre d’occupation auquel chacun d’eux
s’exerçait auparavant, afin d’en tirer parti
suivant leurs talents ; s’il ne connaît pas le
fort et le faible de ses gens, s’il n’a pas
lieu de compter sur leur fidélité, s’il ne
fait pas observer la discipline dans toute la
rigueur, s’il manque du talent de bien
gouverner, s’il est irrésolu et s’il
chancelle dans les occasions où il faut prendre
tout à coup son parti, s’il ne fait pas
dédommager à propos ses soldats lorsqu’ils
auront eu à souffrir, s’il permet qu’ils
soient vexés sans raison par leurs officiers,
s’il ne sait pas empêcher les dissensions qui
pourraient naître parmi les chefs ; un général
qui tomberait dans ces fautes rendrait l’armée
boiteuse et épuiserait d’hommes et de vivres
le royaume, et deviendrait lui-même la honteuse
victime de son incapacité.

Sun Tzu dit : Dans le gouvernement des armées il
y a sept maux :

I. Imposer des ordres pris en Cour selon le bon
plaisir du prince.

II. Rendre les officiers perplexes en dépêchant
des émissaires ignorant les affaires militaires.

III. Mêler les règlements propres à l’ordre
civil et à l’ordre militaire.

IV. Confondre la rigueur nécessaire au
gouvernement de l'État, et la flexibilité que
requiert le commandement des troupes.

V. Partager la responsabilité aux armées.

VI. Faire naître la suspicion, qui engendre le
trouble : une armée confuse conduit à la
victoire de l’autre.

VII. Attendre les ordres en toute circonstance,
c’est comme informer un supérieur que vous
voulez éteindre le feu : avant que l’ordre ne
vous parvienne, les cendres sont déjà froides ;
pourtant il est dit dans le code que l’on doit
en référer à l’inspecteur en ces matières !
Comme si, en bâtissant une maison sur le bord de
la route, on prenait conseil de ceux qui passent
; le travail ne serait pas encore achevé !

Tel est mon enseignement :

Nommer appartient au domaine réservé au
souverain, décider de la bataille à celui du
général.

Un prince de caractère doit choisir l’homme
qui convient, le revêtir de responsabilités et
attendre les résultats.

Pour être victorieux de ses ennemis, cinq
circonstances sont nécessaires :

I. Savoir quand il est à propos de combattre, et
quand il convient de se retirer.

II. Savoir employer le peu et le beaucoup suivant
les circonstances.

III. Assortir habilement ses rangs.

Mensius dit : « La saison appropriée n’est
pas aussi importante que les avantages du sol ;
et tout cela n’est pas aussi important que
l’harmonie des relations humaines. »

IV. Celui qui, prudent, se prépare à affronter
l’ennemi qui n’est pas encore ; celui-là
même sera victorieux. Tirer prétexte de sa
rusticité et ne pas prévoir est le plus grand
des crimes ; être prêt en dehors de toute
contingence est la plus grande des vertus.

V. Être à l’abri des ingérences du souverain
dans tout ce qu’on peut tenter pour son service
et la gloire de ses armes.

C’est dans ces cinq matières que se trouve la
voie de la victoire.

Connais ton ennemi et connais-toi toi-même ;
eussiez-vous cent guerres à soutenir, cent fois
vous serez victorieux. Si tu ignores ton ennemi
et que tu te connais toi-même, tes chances de
perdre et de gagner seront égales.

Si tu ignores à la fois ton ennemi et toi-même,
tu ne compteras tes combats que par tes défaites.



Article IV

DE LA MESURE DANS LA DISPOSITION DES MOYENS
Sun Tzu dit : Anciennement ceux qui étaient
expérimentés dans l’art des combats se
rendaient invincibles, attendaient que l’ennemi
soit vulnérable et ne s’engageaient jamais
dans des guerres qu’ils prévoyaient ne devoir
pas finir avec avantage.

Avant que de les entreprendre, ils étaient comme
sûrs du succès. Si l’occasion d’aller
contre l’ennemi n’était pas favorable, ils
attendaient des temps plus heureux.

Ils avaient pour principe que l’on ne pouvait
être vaincu que par sa propre faute, et qu’on
n’était jamais victorieux que par la faute des
ennemis.

Se rendre invincible dépend de soi, rendre à
coup sûr l’ennemi vulnérable dépend de
lui-même.

Être instruit des moyens qui assurent la
victoire n’est pas encore la remporter.

Ainsi, les habiles généraux savaient d’abord
ce qu’ils devaient craindre ou ce qu’ils
avaient à espérer, et ils avançaient ou
reculaient la campagne, ils donnaient bataille ou
ils se retranchaient, suivant les lumières
qu’ils avaient, tant sur l’état de leurs
propres troupes que sur celui des troupes de
l’ennemi. S’ils se croyaient plus forts, ils
ne craignaient pas d’aller au combat et
d’attaquer les premiers. S’ils voyaient au
contraire qu’ils fussent plus faibles, ils se
retranchaient et se tenaient sur la défensive.

L’invincibilité se trouve dans la défense, la
possibilité de victoire dans l’attaque.

Celui qui se défend montre que sa force est
inadéquate, celui qui attaque qu’elle est
abondante.

L’art de se tenir à propos sur la défensive
ne le cède point à celui de combattre avec
succès.

Les experts dans la défense doivent s’enfoncer
jusqu’au centre de la Terre. Ceux, au
contraire, qui veulent briller dans l’attaque
doivent s’élever jusqu’au neuvième ciel.
Pour se mettre en défense contre l’ennemi, il
faut être caché dans le sein de la Terre, comme
ces veines d’eau dont on ne sait pas la source,
et dont on ne saurait trouver les sentiers.
C’est ainsi que vous cacherez toutes vos
démarches, et que vous serez impénétrable.
Ceux qui combattent doivent s’élever
jusqu’au neuvième ciel ; c’est-à-dire, il
faut qu’ils combattent de telle sorte que
l’Univers entier retentisse du bruit de leur
gloire.

Sa propre conservation est le but principal
qu’on doit se proposer dans ces deux cas.
Savoir l’art de vaincre comme ceux qui ont
fourni cette même carrière avec honneur,
c’est précisément où vous devez tendre ;
vouloir l’emporter sur tous, et chercher à
raffiner dans les choses militaires, c’est
risquer de ne pas égaler les grands maîtres,
c’est s’exposer même à rester infiniment
au-dessous d’eux, car c’est ici où ce qui
est au-dessus du bon n’est pas bon lui-même.

Remporter des victoires par le moyen des combats
a été regardé de tous temps par l’Univers
entier comme quelque chose de bon, mais j’ose
vous le dire, c’est encore ici où ce qui est
au-dessus du bon est souvent pire que le mauvais.
Prédire une victoire que l’homme ordinaire
peut prévoir, et être appelé universellement
expert, n’est pas le faîte de l’habileté
guerrière. Car soulever le duvet des lapins en
automne[1] ne demande pas grande force ; il ne
faut pas avoir les yeux bien pénétrants pour
découvrir le soleil et la lune ; il ne faut pas
avoir l’oreille bien délicate pour entendre le
tonnerre lorsqu’il gronde avec fracas ; rien de
plus naturel, rien de plus aisé, rien de plus
simple que tout cela.

Les habiles guerriers ne trouvent pas plus de
difficultés dans les combats ; ils font en sorte
de remporter la bataille après avoir créé les
conditions appropriées.

Ils ont tout prévu ; ils ont paré de leur part
à toutes les éventualités. Ils savent la
situation des ennemis, ils connaissent leurs
forces, et n’ignorent point ce qu’ils peuvent
faire et jusqu’où ils peuvent aller ; la
victoire est une suite naturelle de leur savoir.

Aussi les victoires remportées par un maître
dans l’art de la guerre ne lui rapportaient ni
la réputation de sage, ni le mérite d’homme
de valeur.

Qu’une victoire soit obtenue avant que la
situation ne se soit cristallisée, voilà ce que
le commun ne comprend pas.

C’est pourquoi l’auteur de la prise n’est
pas revêtu de quelque réputation de sagacité.
Avant que la lame de son glaive ne soit
recouverte de sang, l’État ennemi s’est
déjà soumis. Si vous subjuguez votre ennemi
sans livrer combat, ne vous estimez pas homme de
valeur.

Tels étaient nos Anciens : rien ne leur était
plus aisé que de vaincre ; aussi ne
croyaient-ils pas que les vains titres de
vaillants, de héros, d’invincibles fussent un
tribut d’éloges qu’ils eussent mérité. Ils
n’attribuaient leur succès qu’au soin
extrême qu’ils avaient eu d’éviter
jusqu’à la plus petite faute.

Éviter jusqu’à la plus petite faute veut dire
que, quoiqu’il fasse, il s’assure la victoire
; il conquiert un ennemi qui a déjà subi la
défaite ; dans les plans jamais un déplacement
inutile, dans la stratégie jamais un pas de fait
en vain. Le commandant habile prend une position
telle qu’il ne peut subir une défaite ; il ne
manque aucune circonstance propre à lui garantir
la maîtrise de son ennemi.

Une armée victorieuse remporte l’avantage,
avant d’avoir cherché la bataille ; une armée
vouée à la défaite combat dans l’espoir de
gagner.

Ceux qui sont zélés dans l’art de la guerre
cultivent le Tao et préservent les régulations
; ils sont donc capables de formuler des
politiques de victoire.

Avant que d’en venir au combat, ils tâchaient
d’humilier leurs ennemis, ils les mortifiaient,
ils les fatiguaient de mille manières. Leurs
propres camps étaient des lieux toujours à
l’abri de toute insulte, des lieux toujours à
couvert de toute surprise, des lieux toujours
impénétrables. Ces généraux croyaient que,
pour vaincre, il fallait que les troupes
demandassent le combat avec ardeur ; et ils
étaient persuadés que, lorsque ces mêmes
troupes demandaient la victoire avec
empressement, il arrivait ordinairement
qu’elles étaient vaincues.

Ils ne veulent point dans les troupes une
confiance trop aveugle, une confiance qui
dégénère en présomption. Les troupes qui
demandent la victoire sont des troupes ou
amollies par la paresse, ou timides, ou
présomptueuses. Des troupes au contraire qui,
sans penser à la victoire, demandent le combat,
sont des troupes endurcies au travail, des
troupes vraiment aguerries, des troupes toujours
sûres de vaincre.

C’est ainsi que d’un ton assuré ils osaient
prévoir les triomphes ou les défaites, avant
même que d’avoir fait un pas pour s’assurer
des uns ou pour se préserver des autres.

Maintenant, voici les cinq éléments de l’art
de la guerre :

I. La mesure de l’espace.

II. L’estimation des quantités.

III. Les règles de calcul.

IV. Les comparaisons.

V. Les chances de victoire.

Les mesures de l’espace sont dérivées du
terrain ; les quantités dérivent de la mesure ;
les chiffres émanent des quantités ; les
comparaisons découlent des chiffres ; et la
victoire est le fruit des comparaisons.

C’est par la disposition des forces qu’un
général victorieux est capable de mener son
peuple au combat, telles les eaux contenues qui,
soudain relâchées, plongent dans un abîme sans
fond.

Vous donc, qui êtes à la tête des armées,
n’oubliez rien pour vous rendre digne de
l’emploi que vous exercez. Jetez les yeux sur
les mesures qui contiennent les quantités, et
sur celles qui déterminent les dimensions :
rappelez-vous les règles de calcul ; considérez
les effets de la balance ; la victoire n’est
que le fruit d’une supputation exacte.

Les considérations sur les différentes mesures
vous conduiront à la connaissance de ce que la
terre peut offrir d’utile pour vous ; vous
saurez ce qu’elle produit, et vous profiterez
toujours de ses dons ; vous n’ignorerez point
les différentes routes qu’il faudra tenir pour
arriver sûrement au terme que vous vous serez
proposé.

Par le calcul, estimez si l’ennemi peut être
attaqué, et c’est seulement après cela que la
population doit être mobilisée et les troupes
levées ; apprenez à distribuer toujours à
propos les munitions de guerre et de bouche, à
ne jamais donner dans les excès du trop ou du
trop peu.

Enfin, si vous rappelez dans votre esprit les
victoires qui ont été remportées en
différents temps, et toutes les circonstances
qui les ont accompagnées, vous n’ignorerez
point les différents usages qu’on en aura
faits, et vous saurez quels sont les avantages
qu’elles auront procurés, ou quels sont les
préjudices qu’elles auront portés aux
vainqueurs eux-mêmes.

Un Y surpasse un Tchou[2]. Dans les plateaux
d’une balance, le Y emporte le Tchou. Soyez à
vos ennemis ce que le Y est au Tchou.

Après un premier avantage, n’allez pas vous
endormir ou vouloir donner à vos troupes un
repos hors de saison. Poussez votre pointe avec
la même rapidité qu’un torrent qui se
précipiterait de mille toises de haut. Que votre
ennemi n’ait pas le temps de se reconnaître,
et ne pensez à recueillir les fruits de votre
victoire que lorsque sa défaite entière vous
aura mis en état de le faire sûrement, avec
loisir et tranquillité.



Article V

DE LA CONTENANCE
Sun Tzu dit : Généralement, le commandement du
grand nombre est le même que pour le petit
nombre, ce n’est qu’une question
d’organisation. Contrôler le grand et le petit
nombre n’est qu’une seule et même chose, ce
n’est qu’une question de formation et de
transmission des signaux.

Ayez les noms de tous les officiers tant
généraux que subalternes ; inscrivez-les dans
un catalogue à part, avec la note des talents et
de la capacité de chacun d’eux, afin de
pouvoir les employer avec avantage lorsque
l’occasion en sera venue. Faites en sorte que
tous ceux que vous devez commander soient
persuadés que votre principale attention est de
les préserver de tout dommage.

Les troupes que vous ferez avancer contre
l’ennemi doivent être comme des pierres que
vous lanceriez contre des œufs. De vous à
l’ennemi, il ne doit y avoir d’autre
différence que celle du fort au faible, du vide
au plein.

La certitude de subir l’attaque de l’ennemi
sans subir une défaite est fonction de la
combinaison entre l’utilisation directe et
indirecte des forces.[3]

Usez généralement des forces directes pour
engager la bataille, et des forces indirectes
pour emporter la décision. Les ressources de
ceux qui sont habiles dans l’utilisation des
forces indirectes sont aussi infinies que celles
des Cieux et de la Terre, et aussi inépuisables
que le cours des grandes rivières.

Attaquez à découvert, mais soyez vainqueur en
secret. Voilà en peu de mots en quoi consiste
l’habileté et toute la perfection même du
gouvernement des troupes. Le grand jour et les
ténèbres, l’apparent et le secret ; voilà
tout l’art. Ceux qui le possèdent sont
comparables au Ciel et à la Terre, dont les
mouvements ne sont jamais sans effet : ils
ressemblent aux fleuves et aux mers dont les eaux
ne sauraient tarir. Fussent-ils plongés dans les
ténèbres de la mort, ils peuvent revenir à la
vie ; comme le soleil et la lune, ils ont le
temps où il faut se montrer, et celui où il
faut disparaître ; comme les quatre saisons, ils
ont les variétés qui leur conviennent ; comme
les cinq tons de la musique, comme les cinq
couleurs, comme les cinq goûts, ils peuvent
aller à l’infini. Car qui a jamais entendu
tous les airs qui peuvent résulter de la
différente combinaison des tons ? Qui a jamais
vu tout ce que peuvent présenter les couleurs
différemment nuancées ? Qui a jamais savouré
tout ce que les goûts différemment tempérés
peuvent offrir d’agréable ou de piquant ? On
n’assigne cependant que cinq couleurs et cinq
sortes de goût.

Dans l’art militaire, et dans le bon
gouvernement des troupes, il n’y a certes que
deux sortes de forces ; leurs combinaisons étant
sans limites, personne ne peut toutes les
comprendre. Ces forces sont mutuellement
productives et agissent entre elles. Ce serait
dans la pratique une chaîne d’opérations dont
on ne saurait voir le bout, tels ces anneaux
multiples et entremêlés qu’il faut assembler
pour former un annulaire, c’est comme une roue
en mouvement qui n’a ni commencement ni fin.

Dans l’art militaire, chaque opération
particulière a des parties qui demandent le
grand jour, et des parties qui veulent les
ténèbres du secret. Vouloir les assigner, cela
ne se peut ; les circonstances peuvent seules les
faire connaître et les déterminer. On oppose
les plus grands quartiers de rochers à des eaux
rapides dont on veut resserrer le lit : on
n’emploie que des filets faibles et déliés
pour prendre les petits oiseaux. Cependant, le
fleuve rompt quelquefois ses digues après les
avoir minées peu à peu, et les oiseaux viennent
à bout de briser les chaînes qui les
retiennent, à force de se débattre.

C’est par son élan que l’eau des torrents se
heurte contre les rochers ; c’est sur la mesure
de la distance que se règle le faucon pour
briser le corps de sa proie.

Ceux-là possèdent véritablement l’art de
bien gouverner les troupes, qui ont su et qui
savent rendre leur puissance formidable, qui ont
acquis une autorité sans borne, qui ne se
laissent abattre par aucun événement, quelque
fâcheux qu’il puisse être ; qui ne font rien
avec précipitation ; qui se conduisent, lors
même qu’ils sont surpris, avec le sang-froid
qu’ils ont ordinairement dans les actions
méditées et dans les cas prévus longtemps
auparavant, et qui agissent toujours dans tout ce
qu’ils font avec cette promptitude qui n’est
guère que le fruit de l’habileté, jointe à
une longue expérience. Ainsi l’élan de celui
qui est habile dans l’art de la guerre est
irrésistible, et son attaque est réglée avec
précision.

Le potentiel de ces sortes de guerriers est comme
celui de ces grands arcs totalement bandés, tout
plie sous leurs coups, tout est renversé. Tels
qu’un globe qui présente une égalité
parfaite entre tous les points de sa surface, ils
sont également forts partout ; partout leur
résistance est la même. Dans le fort de la
mêlée et d’un désordre apparent, ils savent
garder un ordre que rien ne saurait interrompre,
ils font naître la force du sein même de la
faiblesse, ils font sortir le courage et la
valeur du milieu de la poltronnerie et de la
pusillanimité.

Mais savoir garder un ordre merveilleux au milieu
même du désordre, cela ne se peut sans avoir
fait auparavant de profondes réflexions sur tous
les événements qui peuvent arriver.

Faire naître la force du sein même de la
faiblesse, cela n’appartient qu’à ceux qui
ont une puissance absolue et une autorité sans
bornes (par le mot de puissance il ne faut pas
entendre ici domination, mais cette faculté qui
fait qu’on peut réduire en acte tout ce
qu’on se propose). Savoir faire sortir le
courage et la valeur du milieu de la poltronnerie
et de la pusillanimité, c’est être héros
soi-même, c’est être plus que héros, c’est
être au-dessus des plus intrépides.

Un commandant habile recherche la victoire dans
la situation et ne l’exige pas de ses
subordonnés.

Quelque grand, quelque merveilleux que tout cela
paraisse, j’exige cependant quelque chose de
plus encore de ceux qui gouvernent les troupes :
c’est l’art de faire mouvoir à son gré les
ennemis. Ceux qui le possèdent, cet art
admirable, disposent de la contenance de leurs
gens et de l’armée qu’ils commandent, de
telle sorte qu’ils font venir l’ennemi toutes
les fois qu’ils le jugent à propos ; ils
savent faire des libéralités quand il convient,
ils en font même à ceux qu’ils veulent
vaincre : ils donnent à l’ennemi et l’ennemi
reçoit, ils lui abandonnent et il vient prendre.
Ils sont prêts à tout ; ils profitent de toutes
les circonstances ; toujours méfiants ils font
surveiller les subordonnés qu’ils emploient
et, se méfiant d’eux-mêmes, ils ne négligent
aucun moyen qui puisse leur être utile.

Ils regardent les hommes, contre lesquels ils
doivent combattre, comme des pierres ou des
pièces de bois qu’ils seraient chargés de
faire rouler de haut en bas.

La pierre et le bois n’ont aucun mouvement de
leur nature ; s’ils sont une fois en repos, ils
n’en sortent pas d’eux-mêmes, mais ils
suivent le mouvement qu’on leur imprime ;
s’ils sont carrés, ils s’arrêtent d’abord
; s’ils sont ronds, ils roulent jusqu’à ce
qu’ils trouvent une résistance plus forte que
la force qui leur était imprimée.

Faites en sorte que l’ennemi soit entre vos
mains comme une pierre de figure ronde, que vous
auriez à faire rouler d’une montagne qui
aurait mille toises de haut : la force qui lui
est imprimée est minime, les résultats sont
énormes. C’est en cela qu’on reconnaîtra
que vous avez de la puissance et de l’autorité.



Article VI

DU PLEIN ET DU VIDE
Sun Tzu dit : Une des choses les plus
essentielles que vous ayez à faire avant le
combat, c’est de bien choisir le lieu de votre
campement. Pour cela il faut user de diligence,
il ne faut pas se laisser prévenir par
l’ennemi, il faut être campé avant qu’il
ait eu le temps de vous reconnaître, avant même
qu’il ait pu être instruit de votre marche. La
moindre négligence en ce genre peut être pour
vous de la dernière conséquence. En général,
il n’y a que du désavantage à camper après
les autres.

Celui qui est capable de faire venir l’ennemi
de sa propre initiative le fait en lui offrant
quelque avantage ; et celui qui est désireux de
l’en empêcher le fait en le blessant.

Celui qui est chargé de la conduite d’une
armée, ne doit point se fier à d’autres pour
un choix de cette importance ; il doit faire
quelque chose de plus encore. S’il est
véritablement habile, il pourra disposer à son
gré du campement même et de toutes les marches
de son ennemi. Un grand général n’attend pas
qu’on le fasse aller, il sait faire venir. Si
vous faites en sorte que l’ennemi cherche à se
rendre de son plein gré dans les lieux où vous
souhaitez précisément qu’il aille, faites en
sorte aussi de lui aplanir toutes les
difficultés et de lever tous les obstacles
qu’il pourrait rencontrer ; de crainte
qu’alarmé par les impossibilités qu’il
suppute, ou les inconvénients trop manifestes
qu’il découvre, il renonce à son dessein.
Vous en serez pour votre travail et pour vos
peines, peut-être même pour quelque chose de
plus.

La grande science est de lui faire vouloir tout
ce que vous voulez qu’il fasse, et de lui
fournir, sans qu’il s’en aperçoive, tous les
moyens de vous seconder.

Après que vous aurez ainsi disposé du lieu de
votre campement et de celui de l’ennemi
lui-même, attendez tranquillement que votre
adversaire fasse les premières démarches ; mais
en attendant, tâchez de l’affamer au milieu de
l’abondance, de lui procurer du tracas dans le
sein du repos, et de lui susciter mille terreurs
dans le temps même de sa plus grande sécurité.

Si, après avoir longtemps attendu, vous ne voyez
pas que l’ennemi se dispose à sortir de son
camp, sortez vous-même du vôtre ; par votre
mouvement provoquez le sien, donnez-lui de
fréquentes alarmes, faites-lui naître
l’occasion de faire quelque imprudence dont
vous puissiez tirer du profit.

S’il s’agit de garder, gardez avec force : ne
vous endormez point. S’il s’agit d’aller,
allez promptement, allez sûrement par des
chemins qui ne soient connus que de vous.

Rendez-vous dans des lieux où l’ennemi ne
puisse pas soupçonner que vous ayez dessein
d’aller. Sortez tout à coup d’où il ne vous
attend pas, et tombez sur lui lorsqu’il y
pensera le moins.

Pour être certain de prendre ce que vous
attaquez, il faut donner l’assaut là où il ne
se protège pas ; pour être certain de garder ce
que vous défendez, il faut défendre un endroit
que l’ennemi n’attaque pas.

Si après avoir marché assez longtemps, si par
vos marches et contre-marches vous avez parcouru
l’espace de mille lieues sans que vous ayez
reçu encore aucun dommage, sans même que vous
ayez été arrêté, concluez : ou que l’ennemi
ignore vos desseins, ou qu’il a peur de vous,
ou qu’il ne fait pas garder les postes qui
peuvent être de conséquence pour lui. Évitez
de tomber dans un pareil défaut.

Le grand art d’un général est de faire en
sorte que l’ennemi ignore toujours le lieu où
il aura à combattre, et de lui dérober avec
soin la connaissance des postes qu’il fait
garder. S’il en vient à bout, et qu’il
puisse cacher de même jusqu’aux moindres de
ses démarches, ce n’est pas seulement un
habile général, c’est un homme
extraordinaire, c’est un prodige. Sans être
vu, il voit ; il entend, sans être entendu ; il
agit sans bruit et dispose comme il lui plaît du
sort de ses ennemis.

De plus, si, les armées étant déployées, vous
n’apercevez pas qu’il y ait un certain vide
qui puisse vous favoriser, ne tentez pas
d’enfoncer les bataillons ennemis. Si,
lorsqu’ils prennent la fuite, ou qu’ils
retournent sur leurs pas, ils usent d’une
extrême diligence et marchent en bon ordre, ne
tentez pas de les poursuivre ; ou, si vous les
poursuivez, que ce ne soit jamais ni trop loin,
ni dans les pays inconnus. Si, lorsque vous avez
dessein de livrer la bataille, les ennemis
restent dans leurs retranchements, n’allez pas
les y attaquer, surtout s’ils sont bien
retranchés, s’ils ont de larges fossés et des
murailles élevées qui les couvrent. Si, au
contraire, croyant qu’il n’est pas à propos
de livrer le combat, vous voulez l’éviter,
tenez-vous dans vos retranchements, et
disposez-vous à soutenir l’attaque et à faire
quelques sorties utiles.

Laissez fatiguer les ennemis, attendez qu’ils
soient ou en désordre ou dans une très grande
sécurité ; vous pourrez sortir alors et fondre
sur eux avec avantage. Ayez constamment une
extrême attention à ne jamais séparer les
différents corps de vos armées. Faites qu’ils
puissent toujours se soutenir aisément les uns
les autres ; au contraire, faites faire à
l’ennemi le plus de diversion qu’il se
pourra. S’il se partage en dix corps, attaquez
chacun d’eux séparément avec votre armée
toute entière ; c’est le véritable moyen de
combattre toujours avec avantage. De cette sorte,
quelque petite que soit votre armée, le grand
nombre sera toujours de votre côté.

Que l’ennemi ne sache jamais comment vous avez
l’intention de le combattre, ni la manière
dont vous vous disposez à l’attaquer, ou à
vous défendre. Car, s’il se prépare au front,
ses arrières seront faibles ; s’il se prépare
à l’arrière, son front sera fragile ; s’il
se prépare à sa gauche, sa droite sera
vulnérable ; s’il se prépare à sa droite, sa
gauche sera affaiblie ; et s’il se prépare en
tous lieux, il sera partout en défaut. S’il
l’ignore absolument, il fera de grands
préparatifs, il tâchera de se rendre fort de
tous les côtés, il divisera ses forces, et
c’est justement ce qui fera sa perte.

Pour vous, n’en faites pas de même : que vos
principales forces soient toutes du même côté
; si vous voulez attaquer de front, faites choix
d’un secteur, et mettez à la tête de vos
troupes tout ce que vous avez de meilleur. On
résiste rarement à un premier effort, comme, au
contraire, on se relève difficilement quand on
d’abord du dessous. L’exemple des braves
suffit pour encourager les plus lâches. Ceux-ci
suivent sans peine le chemin qu’on leur montre,
mais ils ne sauraient eux-mêmes le frayer. Si
vous voulez faire donner l’aile gauche, tournez
tous vos préparatifs de ce côté-là, et mettez
à l’aile droite ce que vous avez de plus
faible ; mais si vous voulez vaincre par l’aile
droite, que ce soit à l’aile droite aussi que
soient vos meilleures troupes et toute votre
attention.

Celui qui dispose de peu d’hommes doit se
préparer contre l’ennemi, celui qui en a
beaucoup doit faire en sorte que l’ennemi se
prépare contre lui.

Ce n’est pas tout. Comme il est essentiel que
vous connaissiez à fond le lieu où vous devez
combattre, il n’est pas moins important que
vous soyez instruit du jour, de l’heure, du
moment même du combat ; c’est une affaire de
calcul sur laquelle il ne faut pas vous
négliger. Si l’ennemi est loin de vous,
sachez, jour par jour, le chemin qu’il fait,
suivez-le pas à pas, quoique en apparence vous
restiez immobile dans votre camp ; voyez tout ce
qu’il fait, quoique vos yeux ne puissent pas
aller jusqu’à lui ; écoutez tous les
discours, quoique vous soyez hors de portée de
l’entendre ; soyez témoin de toute sa
conduite, entrez même dans le fond de son cœur
pour y lire ses craintes ou ses espérances.

Pleinement instruit de tous ses desseins, de
toutes ses marches, de toutes ses actions, vous
le ferez venir chaque jour précisément où vous
voulez qu’il arrive. En ce cas, vous
l’obligerez à camper de manière que le front
de son armée ne puisse pas recevoir du secours
de ceux qui sont à la queue, que l’aile droite
ne puisse pas aider l’aile gauche, et vous le
combattrez ainsi dans le lieu et au temps qui
vous conviendront le plus.

Avant le jour déterminé pour le combat, ne
soyez ni trop loin ni trop près de l’ennemi.
L’espace de quelques lieues seulement est le
terme qui doit vous en approcher le plus, et dix
lieues entières sont le plus grand espace que
vous deviez laisser entre votre armée et la
sienne.

Ne cherchez pas à avoir une armée trop
nombreuse, la trop grande quantité de monde est
souvent plus nuisible qu’elle n’est utile.
Une petite armée bien disciplinée est
invincible sous un bon général. À quoi
servaient au roi d’Yue les belles et nombreuses
cohortes qu’il avait sur pied, lorsqu’il
était en guerre contre le roi de Ou ? Celui-ci,
avec peu de troupes, avec une poignée de monde,
le vainquit, le dompta, et ne lui laissa, de tous
ses États, qu’un souvenir amer, et la honte
éternelle de les avoir si mal gouvernés.

Je dis que la victoire peut être créée ; même
si l’ennemi est en nombre, je peux
l’empêcher d’engager le combat ; car, s’il
ignore ma situation militaire, je peux faire en
sorte qu’il se préoccupe de sa propre
préparation : ainsi je lui ôte le loisir
d’établir les plans pour me battre.

I. Détermine les plans de l’ennemi et tu
sauras quelle stratégie sera couronnée de
succès et celle qui ne le sera pas.

II. Perturbe-le et fais-lui dévoiler son ordre
de bataille.

III. Détermine ses dispositions et fais-lui
découvrir son champ de bataille.

IV. Mets-le à l’épreuve et apprends où sa
force est abondante et où elle est déficiente.

V. La suprême tactique consiste à disposer ses
troupes sans forme apparente ; alors les espions
les plus pénétrants ne peuvent fureter et les
sages ne peuvent établir des plans contre vous.

VI. C’est selon les formes que j’établis des
plans pour la victoire, mais la multitude ne le
comprend guère. Bien que tous puissent voir les
aspects extérieurs, personne ne peut comprendre
la voie selon laquelle j’ai créé la victoire.

VII. Et quand j’ai remporté une bataille, je
ne répète pas ma tactique, mais je réponds aux
circonstances selon une variété infinie de
voies.

Cependant si vous n’aviez qu’une petite
armée, n’allez pas mal à propos vouloir vous
mesurer avec une armée nombreuse ; vous avez
bien des précautions à prendre avant que d’en
venir là. Quand on a les connaissances dont
j’ai parlé plus haut, on sait s’il faut
attaquer, ou se tenir simplement sur la
défensive ; on sait quand il faut rester
tranquille, et quand il est temps de se mettre en
mouvement ; et si l’on est forcé de combattre,
on sait si l’on sera vainqueur ou vaincu. À
voir simplement la contenance des ennemis, on
peut conclure sa victoire ou sa défaite, sa
perte ou son salut. Encore une fois, si vous
voulez attaquer le premier, ne le faites pas
avant d’avoir examiné si vous avez tout ce
qu’il faut pour réussir.

Au moment de déclencher votre action, lisez dans
les premiers regards de vos soldats ; soyez
attentif à leurs premiers mouvements ; et par
leur ardeur ou leur nonchalance, par leur crainte
ou leur intrépidité, concluez au succès ou à
la défaite. Ce n’est point un présage
trompeur que celui de la première contenance
d’une armée prête à livrer le combat. Il en
est telle qui ayant remporté la plus signalée
victoire aurait été entièrement défaite si la
bataille s’était livrée un jour plus tôt, ou
quelques heures plus tard.

Il en doit être des troupes à peu près comme
d’une eau courante. De même que l’eau qui
coule évite les hauteurs et se hâte vers le
pays plat, de même une armée évite la force et
frappe la faiblesse.

Si la source est élevée, la rivière ou le
ruisseau coulent rapidement. Si la source est
presque de niveau, on s’aperçoit à peine de
quelque mouvement. S’il se trouve quelque vide,
l’eau le remplit d’elle-même dès qu’elle
trouve la moindre issue qui la favorise. S’il y
a des endroits trop pleins, l’eau cherche
naturellement à se décharger ailleurs.

Pour vous, si, en parcourant les rangs de votre
armée, vous voyez qu’il y a du vide, il faut
le remplir ; si vous trouvez du surabondant, il
faut le diminuer ; si vous apercevez du trop
haut, il faut l’abaisser ; s’il y du trop
bas, il faut le relever.

L’eau, dans son cours, suit la situation du
terrain dans lequel elle coule ; de même, votre
armée doit s’adapter au terrain sur lequel
elle se meut. L’eau qui n’a point de pente ne
saurait couler ; des troupes qui ne sont pas bien
conduites ne sauraient vaincre.

Le général habile tirera parti des
circonstances même les plus dangereuses et les
plus critiques. Il saura faire prendre la forme
qu’il voudra, non seulement à l’armée
qu’il commande mais encore à celle des ennemis.

Les troupes, quelles qu’elles puissent être,
n’ont pas des qualités constantes qui les
rendent invincibles ; les plus mauvais soldats
peuvent changer en bien et devenir d’excellents
guerriers.

Conduisez-vous conformément à ce principe ; ne
laissez échapper aucune occasion, lorsque vous
la trouverez favorable. Les cinq éléments ne
sont pas partout ni toujours également purs ;
les quatre saisons ne se succèdent pas de la
même manière chaque année ; le lever et le
coucher du soleil ne sont pas constamment au
même point de l’horizon. Parmi les jours,
certains sont longs, d’autres courts. La lune
croît et décroît et n’est pas toujours
également brillante. Une armée bien conduite et
bien disciplinée imite à propos toutes ces
variétés.



Article VII

DE L’AFFRONTEMENT DIRECT ET INDIRECT
Sun Tzu dit : Après que le général aura reçu
du souverain l’ordre de tenir la campagne, il
rassemble les troupes et mobilise le peuple ; il
fait de l’armée un ensemble harmonieux.
Maintenant il doit mettre son attention à leur
procurer des campements avantageux, car c’est
de là principalement que dépend la réussite de
ses projets et de toutes ses entreprises. Cette
affaire n’est pas d’une exécution aussi
facile qu’on pourrait bien se l’imaginer ;
les difficultés s’y rencontrent souvent sans
nombre, et de toutes espèces ; il ne faut rien
oublier pour les aplanir et pour les vaincre.

Les troupes une fois campées, il faut tourner
ses vues du côté du près et du loin, des
avantages et des pertes, du travail et du repos,
de la diligence et de la lenteur ;
c’est-à-dire qu’il faut rendre près ce qui
est loin, tirer profit de ses pertes même,
substituer un utile travail à un honteux repos,
convertir la lenteur en diligence ; il faut que
vous soyez près lorsque l’ennemi vous croit
bien loin ; que vous ayez un avantage réel
lorsque l’ennemi croit vous avoir occasionné
quelques pertes ; que vous soyez occupé de
quelque utile travail lorsqu’il vous croit
enseveli dans le repos, et que vous usiez de
toute sorte de diligence lorsqu’il ne croit
apercevoir dans vous que de la lenteur : c’est
ainsi qu’en lui donnant le change, vous
l’endormirez lui-même pour pouvoir
l’attaquer lorsqu’il y pensera le moins, et
sans qu’il ait le temps de se reconnaître.

L’art de profiter du près et du loin consiste
à tenir l’ennemi éloigné du lieu que vous
aurez choisi pour votre campement, et de tous les
postes qui vous paraîtront de quelque
conséquence. Il consiste à éloigner de
l’ennemi tout ce qui pourrait lui être
avantageux, et à rapprocher de vous tout ce dont
vous pourrez tirer quelque avantage. Il consiste
ensuite à vous tenir continuellement sur vos
gardes pour n’être pas surpris, et à veiller
sans cesse pour épier le moment de surprendre
votre adversaire.

Ainsi prenez une voie indirecte et divertissez
l’ennemi en lui présentant le leurre[4] ; de
cette façon vous pouvez vous mettre en route
après lui, et arriver avant lui. Celui qui est
capable de faire cela comprend l’approche
directe et indirecte.

De plus : ne vous engagez jamais dans de petites
actions que vous ne soyez sûr qu’elles
tourneront à votre avantage, et encore ne le
faites point si vous n’y êtes comme forcé,
mais surtout gardez-vous bien de vous engager à
une action générale si vous n’êtes comme
assuré d’une victoire complète. Il est très
dangereux d’avoir de la précipitation dans des
cas semblables ; une bataille risquée mal à
propos peut vous perdre entièrement : le moins
qu’il puisse vous arriver, si l’événement
en est douteux, ou que vous ne réussissiez
qu’à demi, c’est de vous voir frustré de la
plus grande partie de vos espérances, et de ne
pouvoir parvenir à vos fins.

Avant que d’en venir à un combat définitif,
il faut que vous l’ayez prévu, et que vous y
soyez préparé depuis longtemps ; ne comptez
jamais sur le hasard dans tout ce que vous ferez
en ce genre. Après que vous aurez résolu de
livrer la bataille, et que les préparatifs en
seront déjà faits, laissez en lieu de sûreté
tout le bagage inutile, faites dépouiller vos
gens de tout ce qui pourrait les embarrasser ou
les surcharger ; de leurs armes mêmes, ne leur
laissez que celles qu’ils peuvent porter
aisément.

Veillez, lorsque vous abandonnez votre camp dans
l’espoir d’un avantage probable, à ce que
celui-ci soit supérieur aux approvisionnements
que vous abandonnez sûrement.

Si vous devez aller un peu loin, marchez jour et
nuit ; faites le double du chemin ordinaire ; que
l’élite de vos troupes soit à la tête ;
mettez les plus faibles à la queue.

Prévoyez tout, disposez tout, et fondez sur
l’ennemi lorsqu’il vous croit encore à cent
lieues d’éloignement : dans ce cas, je vous
annonce la victoire.

Mais si ayant à faire cent lieues de chemin
avant que de pouvoir l’atteindre, vous n’en
faites de votre côté que cinquante, et que
l’ennemi s’étant avancé en fait autant ; de
dix parties, il y en a cinq que vous serez
vaincu, comme de trois parties il y en a deux que
vous serez vainqueur. Si l’ennemi n’apprend
que vous allez à lui que lorsqu’il ne vous
reste plus que trente lieues à faire pour
pouvoir le joindre, il est difficile que, dans le
peu de temps qui lui reste, il puisse pourvoir à
tout et se préparer à vous recevoir.

Sous prétexte de faire reposer vos gens,
gardez-vous bien de manquer l’attaque, dès que
vous serez arrivé. Un ennemi surpris est à demi
vaincu ; il n’en est pas de même s’il a le
temps de se reconnaître ; bientôt, il peut
trouver des ressources pour vous échapper, et
peut-être même pour vous perdre.

Ne négligez rien de tout ce qui peut contribuer
au bon ordre, à la santé, à la sûreté de vos
gens tant qu’ils seront sous votre conduite ;
ayez grand soin que les armes de vos soldats
soient toujours en bon état. Faites en sorte que
les vivres soient sains, et ne leur manquent
jamais ; ayez attention à ce que les provisions
soient abondantes, et rassemblées à temps, car
si vos troupes sont mal armées, s’il y a
disette de vivres dans le camp, et si vous
n’avez pas d’avance toutes les provisions
nécessaires, il est difficile que vous puissiez
réussir.

N’oubliez pas d’entretenir des intelligences
secrètes avec les ministres étrangers, et soyez
toujours instruit des desseins que peuvent avoir
les princes alliés ou tributaires, des
intentions bonnes ou mauvaises de ceux qui
peuvent influer sur la conduite du maître que
vous servez, et vous attirer vos ordres ou des
défenses qui pourraient traverser vos projets et
rendre par là tous vos soins inutiles.

Votre prudence et votre valeur ne sauraient tenir
longtemps contre leurs cabales ou leurs mauvais
conseils. Pour obvier à cet inconvénient,
consultez-les dans certaines occasions, comme si
vous aviez besoin de leurs lumières : que tous
leurs amis soient les vôtres ; ne soyez jamais
divisé d’intérêt avec eux, cédez-leur dans
les petites choses, en un mot entretenez
l’union la plus étroite qu’il vous sera
possible.

Ayez une connaissance exacte et de détail de
tout ce qui vous environne ; sachez où il y a
une forêt, un petit bois, une rivière, un
ruisseau, un terrain aride et pierreux, un lieu
marécageux et malsain, une montagne, une
colline, une petite élévation, un vallon, un
précipice, un défilé, un champ ouvert, enfin
tout ce qui peut servir ou nuire aux troupes que
vous commandez. S’il arrive que vous soyez hors
d’état de pouvoir être instruit par
vous-même de l’avantage ou du désavantage du
terrain, ayez des guides locaux sur lesquels vous
puissiez compter sûrement.

La force militaire est réglée sur sa relation
au semblant.

Déplacez-vous quand vous êtes à votre
avantage, et créez des changements de situation
en dispersant et concentrant les forces.

Dans les occasions où il s’agira d’être
tranquille, qu’il règne dans votre camp une
tranquillité semblable à celle qui règne au
milieu des plus épaisses forêts. Lorsque, au
contraire, il s’agira de faire des mouvements
et du bruit, imitez le fracas du tonnerre ;
s’il faut être ferme dans votre poste, soyez-y
immobile comme une montagne ; s’il faut sortir
pour aller au pillage, ayez l’activité du feu
; s’il faut éblouir l’ennemi, soyez comme un
éclair ; s’il faut cacher vos desseins, soyez
obscur comme les ténèbres. Gardez-vous sur
toutes choses de faire jamais aucune sortie en
vain. Lorsque vous ferez tant que d’envoyer
quelque détachement, que ce soit toujours dans
l’espérance, ou, pour mieux dire, dans la
certitude d’un avantage réel. Pour éviter les
mécontentements, faites toujours une exacte et
juste répartition de tout ce que vous aurez
enlevé à l’ennemi.

Celui qui connaît l’art de l’approche
directe et indirecte sera victorieux. Voilà
l’art de l’affrontement.

À tout ce que je viens de dire, il faut ajouter
la manière de donner vos ordres et de les faire
exécuter. Il est des occasions et des campements
où la plupart de vos gens ne sauraient ni vous
voir ni vous entendre ; les tambours, les
étendards et les drapeaux peuvent suppléer à
votre voix et à votre présence. Instruisez vos
troupes de tous les signaux que vous pouvez
employer. Si vous avez à faire des évolutions
pendant la nuit, faites exécuter des ordres au
bruit d’un grand nombre de tambours. Si, au
contraire, c’est pendant le jour qu’il faut
que vous agissiez, employez les drapeaux et les
étendards pour faire savoir vos volontés.

Le fracas d’un grand nombre de tambours servira
pendant la nuit autant à jeter l’épouvante
parmi vos ennemis qu’à ranimer le courage de
vos soldats : l’éclat d’un grand nombre
d’étendards, la multitude de leurs
évolutions, la diversité de leurs couleurs, et
la bizarrerie de leur assemblage, en instruisant
vos gens, les tiendront toujours en haleine
pendant le jour, les occuperont et leur
réjouiront le cœur, en jetant le trouble et la
perplexité dans celui de vos ennemis.

Ainsi, outre l’avantage que vous aurez de faire
savoir promptement toutes vos volontés à votre
armée entière dans le même moment, vous aurez
encore celui de lasser votre ennemi, en le
rendant attentif à tout ce qu’il croit que
vous voulez entreprendre, de lui faire naître
des doutes continuels sur la conduite que vous
devez tenir, et de lui inspirer d’éternelles
frayeurs.

Si quelque brave veut sortir seul hors des rangs
pour aller provoquer l’ennemi, ne le permettez
point ; il arrive rarement qu’un tel homme
puisse revenir. Il périt pour l’ordinaire, ou
par la trahison, ou accablé par le grand nombre.

Lorsque vous verrez vos troupes bien disposées,
ne manquez pas de profiter de leur ardeur :
c’est à l’habileté du général à faire
naître les occasions et à distinguer
lorsqu’elles sont favorables ; mais il ne doit
pas négliger pour cela de prendre l’avis des
officiers généraux, ni de profiter de leurs
lumières, surtout si elles ont le bien commun
pour objet.

On peut voler à une armée son esprit et lui
dérober son adresse, de même que le courage de
son commandant.

Au petit matin, les esprits sont pénétrants ;
durant la journée, ils s’alanguissent, et le
soir, ils rentrent à la maison.

Mei Yao-tchen dit que matin, journée et soir
représentent les phases d’une longue campagne.

Lors donc que vous voudrez attaquer l’ennemi,
choisissez, pour le faire avec avantage, le temps
où les soldats sont censés devoir être faibles
ou fatigués. Vous aurez pris auparavant vos
précautions, et vos troupes reposées et
fraîches auront de leur côté l’avantage de
la force et de la vigueur. Tel est le contrôle
du facteur moral.

Si vous voyez que l’ordre règne dans les rangs
ennemis, attendez qu’il soit interrompu, et que
vous aperceviez quelque désordre. Si leur trop
grande proximité vous offusque ou vous gêne,
éloignez-vous afin de vous placer dans des
dispositions plus sereines. Tel est le contrôle
du facteur mental.

Si vous voyez qu’ils ont de l’ardeur,
attendez qu’elle se ralentisse et qu’ils
soient accablés sous le poids de l’ennui ou de
la fatigue. Tel est le contrôle du facteur
physique.

S’ils se sauvent sur des lieux élevés, ne les
y poursuivez point ; si vous êtes vous-même
dans des lieux peu favorables, ne soyez pas
longtemps sans changer de situation. N’engagez
pas le combat lorsque l’ennemi déploie ses
bannières bien rangées et de formations en rang
impressionnant ; voilà le contrôle des facteurs
de changement des circonstances.

Si, réduits au désespoir, ils viennent pour
vaincre ou pour périr, évitez leur rencontre.

À un ennemi encerclé vous devez laisser une
voie de sortie.

Si les ennemis réduits à l’extrémité
abandonnent leur camp et veulent se frayer un
chemin pour aller camper ailleurs, ne les
arrêtez pas.

S’ils sont agiles et lestes, ne courez pas
après eux ; s’ils manquent de tout, prévenez
leur désespoir.

Ne vous acharnez pas sur un ennemi aux abois.

Voilà à peu près ce que j’avais à vous dire
sur les différents avantages que vous devez
tâcher de vous procurer lorsque à la tête
d’une armée vous aurez à vous mesurer avec
des ennemis qui, peut-être aussi prudents et
aussi vaillants que vous, ne pourraient être
vaincus, si vous n’usez de votre part des
petits stratagèmes dont je viens de parler.



Article VIII

DES NEUFS CHANGEMENTS
Sun Tzu dit : Ordinairement l’emploi des
armées relève du commandant en chef, après que
le souverain l’a mandaté pour mobiliser le
peuple et assembler l’armée.

I. Si vous êtes dans des lieux marécageux, dans
les lieux où il y a à craindre les inondations,
dans les lieux couverts d’épaisses forêts ou
de montagnes escarpées, dans des lieux déserts
et arides, dans des lieux où il n’y a que des
rivières et des ruisseaux, dans des lieux enfin
d’où vous ne puissiez aisément tirer du
secours, et où vous ne seriez appuyé d’aucune
façon, tâchez d’en sortir le plus promptement
qu’il vous sera possible. Allez chercher
quelque endroit spacieux et vaste où vos troupes
puissent s’étendre, d’où elles puissent
sortir aisément, et où vos alliés puissent
sans peine vous porter les secours dont vous
pourriez avoir besoin.

II. Évitez, avec une extrême attention, de
camper dans des lieux isolés ; ou si la
nécessité vous y force, n’y restez
qu’autant de temps qu’il en faut pour en
sortir. Prenez sur-le-champ des mesures efficaces
pour le faire en sûreté et en bon ordre.

III. Si vous vous trouvez dans des lieux
éloignés des sources, des ruisseaux et des
puits, où vous ne trouviez pas aisément des
vivres et du fourrage, ne tardez pas de vous en
tirer. Avant que de décamper, voyez si le lieu
que vous choisissez est à l’abri par quelque
montagne au moyen de laquelle vous soyez à
couvert des surprises de l’ennemi, si vous
pouvez en sortir aisément, et si vous y avez les
commodités nécessaires pour vous procurer les
vivres et les autres provisions ; s’il est tel,
n’hésitez point à vous en emparer.

IV. Si vous êtes dans un lieu de mort, cherchez
l’occasion de combattre. J’appelle lieu de
mort ces sortes d’endroits où l’on a aucune
ressource, où l’on dépérit insensiblement
par l’intempérie de l’air, où les
provisions se consument peu à peu sans
espérance d’en pouvoir faire de nouvelles ;
où les maladies, commençant à se mettre dans
l’armée, semblent devoir y faire bientôt de
grands ravages. Si vous vous trouvez dans de
telles circonstances, hâtez-vous de livrer
quelque combat. Je vous réponds que vos troupes
n’oublieront rien pour bien se battre. Mourir
de la main des ennemis leur paraîtra quelque
chose de bien doux au prix de tous les maux
qu’ils voient prêts à fondre sur eux et à
les accabler.

V. Si, par hasard ou par votre faute, votre
armée se rencontrait dans des lieux plein de
défilés, où l’on pourrait aisément vous
tendre des embûches, d’où il ne serait pas
aisé de vous sauver en cas de poursuite, où
l’on pourrait vous couper les vivres et les
chemins, gardez-vous bien d’y attaquer
l’ennemi ; mais si l’ennemi vous y attaque,
combattez jusqu’à la mort. Ne vous contentez
pas de quelque petit avantage ou d’une demi
victoire ; ce pourrait être une amorce pour vous
défaire entièrement. Soyez même sur vos
gardes, après que vous aurez eu toutes les
apparences d’une victoire complète.

VI. Quand vous saurez qu’une ville, quelque
petite qu’elle soit, est bien fortifiée et
abondamment pourvue de munitions de guerre et de
bouche, gardez-vous bien d’en aller faire le
siège ; et si vous n’êtes instruit de
l’état où elle se trouve qu’après que le
siège en aura été ouvert, ne vous obstinez pas
à vouloir le continuer, vous courrez le risque
de voir toutes vos forces échouer contre cette
place, que vous serez enfin contraint
d’abandonner honteusement.

VII. Ne négligez pas de courir après un petit
avantage lorsque vous pourrez vous le procurer
sûrement et sans aucune perte de votre part.
Plusieurs de ces petits avantages qu’on
pourrait acquérir et qu’on néglige
occasionnent souvent de grandes pertes et des
dommages irréparables.

VIII. Avant de songer à vous procurer quelque
avantage, comparez-le avec le travail, la peine,
les dépenses et les pertes d’hommes et de
munitions qu’il pourra vous occasionner. Sachez
à peu près si vous pourrez le conserver
aisément ; après cela, vous vous déterminerez
à le prendre ou à le laisser suivant les lois
d’une saine prudence.

IX. Dans les occasions où il faudra prendre
promptement son parti, n’allez pas vouloir
attendre les ordres du prince. S’il est des cas
où il faille agir contre des ordres reçus,
n’hésitez pas, agissez sans crainte. La
première et principale intention de celui qui
vous met à la tête de ses troupes est que vous
soyez vainqueur des ennemis. S’il avait prévu
la circonstance où vous vous trouvez, il vous
aurait dicté lui-même la conduite que vous
voulez tenir.

Voilà ce que j’appelle les neuf changements ou
les neuf circonstances principales qui doivent
vous engager à changer la contenance ou la
position de votre armée, à changer de
situation, à aller ou à revenir, à attaquer ou
à vous défendre, à agir ou à vous tenir en
repos. Un bon général ne doit jamais dire :
Quoi qu’il arrive, je ferai telle chose,
j’irai là, j’attaquerai l’ennemi,
j’assiégerai telle place. La circonstance
seule doit le déterminer ; il ne doit pas s’en
tenir à un système général, ni à une
manière unique de gouverner. Chaque jour, chaque
occasion, chaque circonstance demande une
application particulière des mêmes principes.
Les principes sont bons en eux-mêmes ; mais
l’application qu’on en fait les rend souvent
mauvais.

Un grand général doit savoir l’art des
changements. S’il s’en tient à une
connaissance vague de certains principes, à une
application routinière des règles de l’art,
si ses méthodes de commandement sont dépourvues
de souplesse, s’il examine les situations
conformément à quelques schémas, s’il prend
ses résolutions d’une manière mécanique, il
ne mérite pas de commander.

Un général est un homme qui, par le rang
qu’il occupe, se trouve au-dessus d’une
multitude d’autres hommes ; il faut par
conséquent qu’il sache gouverner les hommes ;
il faut qu’il sache les conduire ; il faut
qu’il soit véritablement au-dessus d’eux,
non pas seulement par sa dignité, mais par son
esprit, par son savoir, par sa capacité, par sa
conduite, par sa fermeté, par son courage et par
ses vertus. Il faut qu’il sache distinguer les
vrais d’avec les faux avantages, les
véritables pertes d’avec ce qui n’en a que
l’apparence ; qu’il sache compenser l’un
par l’autre et tirer parti de tout. Il faut
qu’il sache employer à propos certains
artifices pour tromper l’ennemi, et qu’il se
tienne sans cesse sur ses gardes pour n’être
pas trompé lui-même. Il ne doit ignorer aucun
des pièges qu’on peut lui tendre, il doit
pénétrer tous les artifices de l’ennemi, de
quelque nature qu’ils puissent être, mais il
ne doit pas pour cela vouloir deviner. Tenez-vous
sur vos gardes, voyez-le venir, éclairez ses
démarches et toute sa conduite, et concluez.
Vous courriez autrement le risque de vous tromper
et d’être la dupe ou la triste victime de vos
conjectures précipitées.

Si vous voulez n’être jamais effrayé par la
multitude de vos travaux et de vos peines,
attendez-vous toujours à tout ce qu’il y aura
de plus dur et de plus pénible. Travaillez sans
cesse à susciter des peines à l’ennemi. Vous
pourrez le faire de plus d’une façon, mais
voici ce qu’il y a d’essentiel en ce genre.

N’oubliez rien pour lui débaucher ce qu’il y
aura de mieux dans son parti : offres, présents,
caresses, que rien ne soit omis. Trompez même
s’il le faut : engagez les gens d’honneur qui
sont chez lui à des actions honteuses et
indignes de leur réputation, à des actions dont
ils aient lieu de rougir quand elles seront sues,
et ne manquez pas de les faire divulguer.

Entretenez des liaisons secrètes avec ce qu’il
y a de plus vicieux chez les ennemis ;
servez-vous-en pour aller à vos fins, en leur
joignant d’autres vicieux.

Traversez leur gouvernement, semez la dissension
parmi leurs chefs, fournissez des sujets de
colère aux uns contre les autres, faites-les
murmurer contre leurs officiers, ameutez les
officiers subalternes contre leurs supérieurs,
faites en sorte qu’ils manquent de vivres et de
munitions, répandez parmi eux quelques airs
d’une musique voluptueuse qui leur amollisse le
cœur, envoyez-leur des femmes pour achever de
les corrompre, tâchez qu’ils sortent
lorsqu’il faudra qu’ils soient dans leur
camp, et qu’ils soient tranquilles dans leur
camp lorsqu’il faudrait qu’ils tinssent la
campagne ; faites leur donner sans cesse de
fausses alarmes et de faux avis ; engagez dans
vos intérêts les gouverneurs de leurs provinces
; voilà à peu près ce que vous devez faire, si
vous voulez tromper par l’adresse et par la
ruse.

Ceux des généraux qui brillaient parmi nos
Anciens étaient des hommes sages, prévoyants,
intrépides et durs au travail. Ils avaient
toujours leurs sabres pendus à leurs côtés,
ils ne présumaient jamais que l’ennemi ne
viendrait pas, ils étaient toujours prêts à
tout événement, ils se rendaient invincibles
et, s’ils rencontraient l’ennemi, ils
n’avaient pas besoin d’attendre du secours
pour se mesurer avec lui. Les troupes qu’ils
commandaient étaient bien disciplinées, et
toujours disposées à faire un coup de main au
premier signal qu’ils leur en donnaient.

Chez eux la lecture et l’étude précédaient
la guerre et les y préparaient. Ils gardaient
avec soin leurs frontières, et ne manquaient pas
de bien fortifier leurs villes. Ils n’allaient
pas contre l’ennemi, lorsqu’ils étaient
instruits qu’il avait fait tous ses
préparatifs pour les bien recevoir ; ils
l’attaquaient par ses endroits faibles, et dans
le temps de sa paresse et de son oisiveté.

Avant que de finir cet article, je dois vous
prévenir contre cinq sortes de dangers,
d’autant plus à redouter qu’ils paraissent
moins à craindre, écueils funestes contre
lesquels la prudence et la bravoure ont échoué
plus d’une fois.

I. Le premier est une trop grande ardeur à
affronter la mort ; ardeur téméraire qu’on
honore souvent des beaux noms de courage,
d’intrépidité et de valeur, mais qui, au
fond, ne mérite guère que celui de lâcheté.
Un général qui s’expose sans nécessité,
comme le ferait un simple soldat, qui semble
chercher les dangers et la mort, qui combat et
qui fait combattre jusqu’à la dernière
extrémité, est un homme qui mérite de mourir.
C’est un homme sans tête, qui ne saurait
trouver aucune ressource pour se tirer d’un
mauvais pas ; c’est un lâche qui ne saurait
souffrir le moindre échec sans en être
consterné, et qui se croit perdu si tout ne lui
réussit.

II. Le deuxième est une trop grande attention à
conserver ses jours. On se croit nécessaire à
l’armée entière ; on n’aurait garde de
s’exposer ; on n’oserait pour cette raison se
pourvoir de vivres chez l’ennemi ; tout fait
ombrage, tout fait peur ; on est toujours en
suspens, on ne se détermine à rien, on attend
une occasion plus favorable, on perd celle qui se
présente, on ne fait aucun mouvement ; mais
l’ennemi, qui est toujours attentif, profite de
tout, et fait bientôt perdre toute espérance à
un général ainsi prudent. Il l’enveloppera,
il lui coupera les vivres et le fera périr par
le trop grand amour qu’il avait de conserver sa
vie.

III. Le troisième est une colère précipitée.
Un général qui ne sait pas se modérer, qui
n’est pas maître de lui-même, et qui se
laisse aller aux premiers mouvements
d’indignation ou de colère, ne saurait manquer
d’être la dupe des ennemis. Ils le
provoqueront, ils lui tendront mille pièges que
sa fureur l’empêchera de reconnaître, et dans
lesquels il donnera infailliblement.

IV. Le quatrième est un point d’honneur mal
entendu. Un général ne doit pas se piquer mal
à propos, ni hors de raison ; il doit savoir
dissimuler ; il ne doit point se décourager
après quelque mauvais succès, ni croire que
tout est perdu parce qu’il aura fait quelque
faute ou qu’il aura reçu quelque échec. Pour
vouloir réparer son honneur légèrement
blessé, on le perd quelquefois sans ressources.

V. Le cinquième, enfin, est une trop grande
complaisance ou une compassion trop tendre pour
le soldat. Un général qui n’ose punir, qui
ferme les yeux sur le désordre, qui craint que
les siens ne soient toujours accablés sous le
poids du travail, et qui n’oserait pour cette
raison leur en imposer, est un général propre
à tout perdre. Ceux d’un rang inférieur
doivent avoir des peines ; il faut toujours avoir
quelque occupation à leur donner ; il faut
qu’ils aient toujours quelque chose à
souffrir. Si vous voulez tirer parti de leur
service, faites en sorte qu’ils ne soient
jamais oisifs. Punissez avec sévérité, mais
sans trop de rigueur. Procurez des peines et du
travail, mais jusqu’à un certain point.

Un général doit se prémunir contre tous ces
dangers. Sans trop chercher à vivre ou à
mourir, il doit se conduire avec valeur et avec
prudence, suivant que les circonstances
l’exigent.

S’il a de justes raisons de se mettre en
colère, qu’il le fasse, mais que ce ne soit
pas en tigre qui ne connaît aucun frein.

S’il croit que son honneur est blessé, et
qu’il veuille le réparer, que ce soit en
suivant les règles de la sagesse, et non pas les
caprices d’une mauvaise honte.

Qu’il aime ses soldats, qu’il les ménage,
mais que ce soit avec discrétion.

S’il livre des batailles, s’il fait des
mouvements dans son camp, s’il assiège des
villes, s’il fait des excursions, qu’il
joigne la ruse à la valeur, la sagesse à la
force des armes ; qu’il répare tranquillement
ses fautes lorsqu’il aura eu le malheur d’en
faire ; qu’il profite de toutes celles de son
ennemi, et qu’il le mette souvent dans
l’occasion d’en faire de nouvelles.



Article IX

DE LA DISTRIBUTION DES MOYENS
Sun Tzu dit : Avant que de faire camper vos
troupes, sachez dans quelle position sont les
ennemis, mettez-vous au fait du terrain et
choisissez ce qu’il y aura de plus avantageux
pour vous. On peut réduire à quatre points
principaux ces différentes situations.

I. Si vous êtes dans le voisinage de quelque
montagne, gardez-vous bien de vous emparer de la
partie qui regarde le nord ; occupez au contraire
le côté du midi : cet avantage n’est pas
d’une petite conséquence. Depuis le penchant
de la montagne, étendez-vous en sûreté jusque
bien avant dans les vallons ; vous y trouverez de
l’eau et du fourrage en abondance ; vous y
serez égayé par la vue du soleil, réchauffé
par ses rayons, et l’air que vous y respirerez
sera tout autrement salubre que celui que vous
respireriez de l’autre côté. Si les ennemis
viennent par derrière la montagne dans le
dessein de vous surprendre, instruit par ceux que
vous aurez placé sur la cime, vous vous
retirerez à loisir, si vous ne vous croyez pas
en état de leur faire tête ; ou vous les
attendrez de pied ferme pour les combattre si
vous jugez que vous puissiez être vainqueur sans
trop risquer. Cependant ne combattez sur les
hauteurs que lorsque la nécessité vous y
engagera, surtout n’y allez jamais chercher
l’ennemi.

II. Si vous êtes auprès de quelque rivière,
approchez-vous le plus que vous pourrez de sa
source ; tâchez d’en connaître tous les
bas-fonds et tous les endroits qu’on peut
passer à gué. Si vous avez à la passer, ne le
faites jamais en présence de l’ennemi ; mais
si les ennemis, plus hardis, ou moins prudents
que vous, veulent en hasarder le passage, ne les
attaquez point que la moitié de leurs gens ne
soit de l’autre côté ; vous combattrez alors
avec tout l’avantage de deux contre un. Près
des rivières mêmes tenez toujours les hauteurs,
afin de pouvoir découvrir au loin ; n’attendez
pas l’ennemi près des bords, n’allez pas
au-devant de lui ; soyez toujours sur vos gardes
de peur qu’étant surpris vous n’ayez pas un
lieu pour vous retirer en cas de malheur.

III. Si vous êtes dans des lieux glissants,
humides, marécageux et malsains, sortez-en le
plus vite que vous pourrez ; vous ne sauriez vous
y arrêter sans être exposé aux plus grands
inconvénients ; la disette des vivres et les
maladies viendraient bientôt vous y assiéger.
Si vous êtes contraint d’y rester, tâchez
d’en occuper les bords ; gardez-vous bien
d’aller trop avant. S’il y a des forêts aux
environs, laissez-les derrière vous.

IV. Si vous êtes en plaine dans des lieux unis
et secs, ayez toujours votre gauche à découvert
; ménagez derrière vous quelque élévation
d’où vos gens puissent découvrir au loin.
Quand le devant de votre camp ne vous présentera
que des objets de mort, ayez soin que les lieux
qui sont derrière puissent vous offrir des
secours contre l’extrême nécessité.

Tels sont les avantages des différents
campements ; avantages précieux, d’où dépend
la plus grande partie des succès militaires.
C’est en particulier parce qu’il possédait
à fond l’art des campements que l’Empereur
Jaune triompha de ses ennemis et soumit à ses
lois tous les princes voisins de ses États.

Il faut conclure de tout ce que je viens de dire
que les hauteurs sont en général plus
salutaires aux troupes que les lieux bas et
profonds. Dans les lieux élevés mêmes, il y a
un choix à faire : c’est de camper toujours du
côté du midi, parce que c’est là qu’on
trouve l’abondance et la fertilité. Un
campement de cette nature est un avant-coureur de
la victoire. Le contentement et la santé, qui
sont la suite ordinaire d’une bonne nourriture
prise sous un ciel pur, donnent du courage et de
la force au soldat, tandis que la tristesse, le
mécontentement et les maladies l’épuisent,
l’énervent, le rendent pusillanime et le
découragent entièrement.

Il faut conclure encore que les campements près
des rivières ont leurs avantages qu’il ne faut
pas négliger, et leurs inconvénients qu’il
faut tâcher d’éviter avec un grand soin. Je
ne saurais trop vous le répéter, tenez le haut
de la rivière, laissez-en le courant aux
ennemis. Outre que les gués sont beaucoup plus
fréquents vers la source, les eaux en sont plus
pures et plus salubres.

Lorsque les pluies auront formé quelque torrent,
ou qu’elles auront grossi le fleuve ou la
rivière dont vous occupez les bords, attendez
quelque temps avant que de vous mettre en marche
; surtout ne vous hasardez pas à passer de
l’autre côté, attendez pour le faire que les
eaux aient repris la tranquillité de leur cours
ordinaire. Vous en aurez des preuves certaines si
vous n’entendez plus un certain bruit sourd,
qui tient plus du frémissement que du murmure,
si vous ne voyez plus d’écume surnager, et si
la terre ou le sable ne coulent plus avec l’eau.

Pour ce qui est des défilés et des lieux
entrecoupés par des précipices et par des
rochers, des lieux marécageux et glissants, des
lieux étroits et couverts, lorsque la
nécessité ou le hasard vous y aura conduit,
tirez-vous-en le plus tôt qu’il vous sera
possible, éloignez-vous-en le plus tôt que vous
pourrez. Si vous en êtes loin, l’ennemi en
sera près. Si vous fuyez, l’ennemi poursuivra
et tombera peut-être dans les dangers que vous
venez d’éviter.

Vous devez encore être extrêmement en garde
contre une autre espèce de terrain. Il est des
lieux couverts de broussailles ou de petits bois
; il en est qui sont pleins de hauts et de bas,
où l’on est sans cesse ou sur des collines ou
dans des vallons, défiez-vous-en ; soyez dans
une attention continuelle. Ces sortes de lieux
peuvent être pleins d’embuscades ; l’ennemi
peut sortir à chaque instant vous surprendre,
tomber sur vous et vous tailler en pièces. Si
vous en êtes loin, n’en approchez pas ; si
vous en êtes près, ne vous mettez pas en
mouvement que vous n’ayez fait reconnaître
tous les environs. Si l’ennemi vient vous y
attaquer, faites en sorte qu’il ait tout le
désavantage du terrain de son côté. Pour vous,
ne l’attaquez que lorsque vous le verrez à
découvert.

Enfin, quel que soit le lieu de votre campement,
bon ou mauvais, il faut que vous en tiriez parti
; n’y soyez jamais oisif, ni sans faire quelque
tentative ; éclairez toutes les démarches des
ennemis ; ayez des espions de distance en
distance, jusqu’au milieu de leur camp, jusque
sous la tente de leur général. Ne négligez
rien de tout ce qu’on pourra vous rapporter,
faites attention à tout.

Si ceux de vos gens que vous avez envoyés à la
découverte vous font dire que les arbres sont en
mouvement, quoique par un temps calme, concluez
que l’ennemi est en marche. Il peut se faire
qu’il veuille venir à vous ; disposez toutes
choses, préparez-vous à le bien recevoir, allez
même au-devant de lui.

Si l’on vous rapporte que les champs sont
couverts d’herbes, et que ces herbes sont fort
hautes, tenez-vous sans cesse sur vos gardes ;
veillez continuellement, de peur de quelque
surprise.

Si l’on vous dit qu’on a vu des oiseaux
attroupés voler par bandes sans s’arrêter,
soyez en défiance ; on vient vous espionner ou
vous tendre des pièges ; mais si, outre les
oiseaux, on voit encore un grand nombre de
quadrupèdes courir la campagne, comme s’ils
n’avaient point de gîte, c’est une marque
que les ennemis sont aux aguets.

Si l’on vous rapporte qu’on aperçoit au loin
des tourbillons de poussière s’élever dans
les airs, concluez que les ennemis sont en
marche. Dans les endroits où la poussière est
basse et épaisse sont les gens de pied ; dans
les endroits où elle est moins épaisse et plus
élevée sont la cavalerie et les chars.

Si l’on vous avertit que les ennemis sont
dispersés et ne marchent que par pelotons,
c’est une marque qu’ils ont eu à traverser
quelque bois, qu’ils ont fait des abattis, et
qu’ils sont fatigués ; ils cherchent alors à
se rassembler.

Si vous apprenez qu’on aperçoit dans les
campagnes des gens de pied et des hommes à
cheval aller et venir, dispersés çà et là par
petites bandes, ne doutez pas que les ennemis ne
soient campés.

Tels sont les indices généraux dont vous devez
tâcher de profiter, tant pour savoir la position
de ceux avec lesquels vous devez vous mesurer que
pour faire avorter leurs projets, et vous mettre
à couvert de toute surprise de leur part. En
voici quelques autres auxquels vous devez une
plus particulière attention.

Lorsque ceux de vos espions qui sont près du
camp des ennemis vous feront savoir qu’on y
parle bas et d’une manière mystérieuse, que
ces ennemis sont modestes dans leur façon
d’agir et retenus dans tous leurs discours,
concluez qu’ils pensent à une action
générale, et qu’ils en font déjà les
préparatifs : allez à eux sans perdre de temps.
Ils veulent vous surprendre, surprenez-les
vous-même.

Si vous apprenez au contraire qu’ils sont
bruyants, fiers et hautains dans leurs discours,
soyez certain qu’ils pensent à la retraite et
qu’ils n’ont nullement envie d’en venir aux
mains.

Lorsqu’on vous fera savoir qu’on a vu
quantité de chars vides précéder leur armée,
préparez-vous à combattre, car les ennemis
viennent à vous en ordre de bataille.

Gardez-vous bien d’écouter alors les
propositions de paix ou d’alliance qu’ils
pourraient vous faire, ce ne serait qu’un
artifice de leur part.

S’ils font des marches forcées, c’est
qu’ils croient courir à la victoire ; s’ils
vont et viennent, s’ils avancent en partie et
qu’ils reculent autant, c’est qu’ils
veulent vous attirer au combat ; si, la plupart
du temps, debout et sans rien faire, ils
s’appuient sur leurs armes comme sur des
bâtons, c’est qu’ils sont aux expédients,
qu’ils meurent presque de faim, et qu’ils
pensent à se procurer de quoi vivre ; si passant
près de quelque rivière, ils courent tous en
désordre pour se désaltérer, c’est qu’ils
ont souffert de la soif ; si leur ayant
présenté l’appât de quelque chose d’utile
pour eux, sans cependant qu’ils aient su ou
voulu en profiter, c’est qu’ils se défient
ou qu’ils ont peur ; s’ils n’ont pas le
courage d’avancer, quoiqu’ils soient dans les
circonstances où il faille le faire, c’est
qu’ils sont dans l’embarras, dans les
inquiétudes et les soucis.

Outre ce que je viens de dire, attachez-vous en
particulier à savoir tous leurs différents
campements. Vous pourrez les connaître au moyen
des oiseaux que vous verrez attroupés dans
certains endroits. Et si leurs campements ont
été fréquents, vous pourrez conclure qu’ils
ont peu d’habileté dans la connaissance des
lieux. Le vol des oiseaux ou les cris de ceux-ci
peuvent vous indiquer la présence d’embuscades
invisibles.

Si vous apprenez que, dans le camp des ennemis,
il y a des festins continuels, qu’on y boit et
qu’on y mange avec fracas, soyez-en bien aise ;
c’est une preuve infaillible que leurs
généraux n’ont point d’autorité.

Si leurs étendards changent souvent de place,
c’est une preuve qu’ils ne savent à quoi se
déterminer, et que le désordre règne parmi
eux. Si les soldats se groupent continuellement,
et chuchotent entre eux, c’est que le général
a perdu la confiance de son armée.

L’excès de récompenses et de punitions montre
que le commandement est au bout de ses
ressources, et dans une grande détresse ; si
l’armée va même jusqu’à se saborder et
briser ses marmites, c’est la preuve qu’elle
est aux abois et qu’elle se battra jusqu’à
la mort.

Si leurs officiers subalternes sont inquiets,
mécontents et qu’ils se fâchent pour la
moindre chose, c’est une preuve qu’ils sont
ennuyés ou accablés sous le poids d’une
fatigue inutile.

Si dans différents quartiers de leur camp on tue
furtivement des chevaux, dont on permette ensuite
de manger la chair, c’est une preuve que leurs
provisions sont sur la fin.

Telles sont les attentions que vous devez à
toutes les démarches que peuvent faire les
ennemis. Une telle minutie dans les détails peut
vous paraître superflue, mais mon dessein est de
vous prévenir sur tout, et de vous convaincre
que rien de tout ce qui peut contribuer à vous
faire triompher n’est petit. L’expérience me
l’a appris, elle vous l’apprendra de même ;
je souhaite que ce ne soit pas à vos dépens.

Encore une fois, éclairez toutes les démarches
de l’ennemi, quelles qu’elles puissent être
; mais veillez aussi sur vos propres troupes,
ayez l’œil à tout, sachez tout, empêchez les
vols et les brigandages, la débauche et
l’ivrognerie, les mécontentements et les
cabales, la paresse et l’oisiveté. Sans
qu’il soit nécessaire qu’on vous en
instruise, vous pourrez connaître par vous-même
ceux de vos gens qui seront dans le cas, et voici
comment.

Si quelques-uns de vos soldats, lorsqu’ils
changent de poste ou de quartier, ont laissé
tomber quelque chose, quoique de petite valeur,
et qu’ils n’aient pas voulu se donner la
peine de la ramasser ; s’ils ont oublié
quelque ustensile dans leur première station, et
qu’ils ne le réclament point, concluez que ce
sont des voleurs, punissez-les comme tels.

Si dans votre armée on a des entretiens secrets,
si l’on y parle souvent à l’oreille ou à
voix basse, s’il y a des choses qu’on n’ose
dire qu’à demi-mot, concluez que la peur
s’est glissée parmi vos gens, que le
mécontentement va suivre, et que les cabales ne
tarderont pas à se former : hâtez-vous d’y
mettre ordre.

Si vos troupes paraissent pauvres, et qu’elles
manquent quelquefois d’un certain petit
nécessaire ; outre la solde ordinaire,
faites-leur distribuer quelque somme d’argent,
mais gardez-vous bien d’être trop libéral,
l’abondance d’argent est souvent plus funeste
qu’elle n’est avantageuse, et plus
préjudiciable qu’utile ; par l’abus qu’on
en fait, elle est la source de la corruption des
cœurs et la mère de tous les vices.

Si vos soldats, d’audacieux qu’ils étaient
auparavant, deviennent timides et craintifs, si
chez eux la faiblesse a pris la place de la
force, la bassesse, celle de la magnanimité,
soyez sûr que leur cœur est gâté ; cherchez
la cause de leur dépravation et tranchez-la
jusqu’à la racine.

Si, sous divers prétextes, quelques-uns vous
demandent leur congé, c’est qu’ils n’ont
pas envie de combattre, ne les refusez pas tous ;
mais, en l’accordant à plusieurs, que ce soit
à des conditions honteuses.

S’ils viennent en troupe vous demander justice
d’un ton mutin et colère, écoutez leurs
raisons, ayez-y égard ; mais, en leur donnant
satisfaction d’un côté, punissez-les très
sévèrement de l’autre.

Si, lorsque vous aurez fait appeler quelqu’un,
il n’obéit pas promptement, s’il est
longtemps à se rendre à vos ordres, et si,
après que vous aurez fini de lui signifier vos
volontés, il ne se retire pas, défiez-vous,
soyez sur vos gardes.

En un mot, la conduite des troupes demande des
attentions continuelles de la part d’un
général. Sans quitter de vue l’armée des
ennemis, il faut sans cesse éclairer la vôtre ;
sachez lorsque le nombre des ennemis augmentera,
soyez informé de la mort ou de la désertion du
moindre de vos soldats.

Si l’armée ennemie est inférieure à la
vôtre, et si elle n’ose pour cette raison se
mesurer à vous, allez l’attaquer sans délai,
ne lui donnez pas le temps de se renforcer ; une
seule bataille est décisive dans ces occasions.
Mais si, sans être au fait de la situation
actuelle des ennemis, et sans avoir mis ordre à
tout, vous vous avisez de les harceler pour les
engager à un combat, vous courez le risque de
tomber dans ses pièges, de vous faire battre, et
de vous perdre sans ressource.

Si vous ne maintenez une exacte discipline dans
votre armée, si vous ne punissez pas exactement
jusqu’à la moindre faute, vous ne serez
bientôt plus respecté, votre autorité même en
souffrira, et les châtiments que vous pourrez
employer dans la suite, bien loin d’arrêter
les fautes, ne serviront qu’à augmenter le
nombre des coupables. Or si vous n’êtes ni
craint ni respecté, si vous n’avez qu’une
autorité faible, et dont vous ne sauriez vous
servir sans danger, comment pourrez-vous être
avec honneur à la tête d’une armée ? Comment
pourrez-vous vous opposer aux ennemis de l'État ?

Quand vous aurez à punir, faites-le de bonne
heure et à mesure que les fautes l’exigent.
Quand vous aurez des ordres à donner, ne les
donnez point que vous ne soyez sûr que vous
serez exactement obéi. Instruisez vos troupes,
mais instruisez-les à propos ; ne les ennuyez
point, ne les fatiguez point sans nécessité ;
tout ce qu’elles peuvent faire de bon ou de
mauvais, de bien ou de mal, est entre vos mains.

Dans la guerre, le grand nombre seul ne confère
pas l’avantage ; n’avancez pas en comptant
sur la seule puissance militaire. Une armée
composée des mêmes hommes peut être très
méprisable, quand elle sera commandée par tel
général, tandis qu’elle sera invincible
commandée par tel autre.

Article X

DE LA TOPOLOGIE
Sun Tzu dit : Sur la surface de la terre tous les
lieux ne sont pas équivalents ; il y en a que
vous devez fuir, et d’autres qui doivent être
l’objet de vos recherches ; tous doivent vous
être parfaitement connus.

Dans les premiers sont à ranger ceux qui
n’offrent que d’étroits passages, qui sont
bordés de rochers ou de précipices, qui n’ont
pas d’accès facile avec les espaces libres
desquels vous pouvez attendre du secours. Si vous
êtes le premier à occuper ce terrain, bloquez
les passages et attendez l’ennemi ; si
l’ennemi est sur place avant vous, ne l’y
suivez pas, à moins qu’il n’ait pas fermé
complètement les défilés. Ayez-en une
connaissance exacte pour ne pas y engager votre
armée mal à propos.

Recherchez au contraire un lieu dans lequel il y
aurait une montagne assez haute pour vous
défendre de toute surprise, où l’on pourrait
arriver et d’où l’on pourrait sortir par
plusieurs chemins qui vous seraient parfaitement
connus, où les vivres seraient en abondance, où
les eaux ne sauraient manquer, où l’air serait
salubre et le terrain assez uni ; un tel lieu
doit faire l’objet de vos plus ardentes
recherches. Mais soit que vous vouliez vous
emparer de quelque campement avantageux, soit que
vous cherchiez à éviter des lieux dangereux ou
peu commodes, usez d’une extrême diligence,
persuadé que l’ennemi a le même objet que
vous.

Si le lieu que vous avez dessein de choisir est
autant à la portée des ennemis qu’à la
vôtre, si les ennemis peuvent s’y rendre aussi
aisément que vous, il s’agit de les devancer.
Pour cela, faites des marches pendant la nuit,
mais arrêtez-vous au lever du soleil, et, s’il
se peut, que ce soit toujours sur quelque
éminence, afin de pouvoir découvrir au loin ;
attendez alors que vos provisions et tout votre
bagage soient arrivés ; si l’ennemi vient à
vous, vous l’attendrez de pied ferme, et vous
pourrez le combattre avec avantage.

Ne vous engagez jamais dans ces sortes de lieu
où l’on peut aller très aisément, mais
d’où l’on ne peut sortir qu’avec beaucoup
de peine et une extrême difficulté ; si
l’ennemi laisse un pareil camp entièrement
libre, c’est qu’il cherche à vous leurrer ;
gardez-vous bien d’avancer, mais trompez-le en
pliant bagage. S’il est assez imprudent pour
vous suivre, il sera obligé de traverser ce
terrain scabreux. Lorsqu’il y aura engagé la
moitié de ses troupes, allez à lui, il ne
saurait vous échapper, frappez-le
avantageusement et vous le vaincrez sans beaucoup
de travail.

Une fois que vous serez campé avec tout
l’avantage du terrain, attendez tranquillement
que l’ennemi fasse les premières démarches et
qu’il se mette en mouvement. S’il vient à
vous en ordre de bataille, n’allez au-devant de
lui que lorsque vous verrez qu’il lui sera
difficile de retourner sur ses pas.

Un ennemi bien préparé pour le combat, et
contre qui votre attaque a échoué, est
dangereux : ne revenez pas à une seconde charge,
retirez-vous dans votre camp, si vous le pouvez,
et n’en sortez pas que vous ne voyiez
clairement que vous le pouvez sans danger. Vous
devez vous attendre que l’ennemi fera jouer
bien des ressorts pour vous attirer : rendez
inutiles tous les artifices qu’il pourrait
employer.

Si votre rival vous a prévenu, et qu’il ait
pris son camp dans le lieu où vous auriez dû
prendre le vôtre, c’est-à-dire dans le lieu
le plus avantageux, ne vous amusez point à
vouloir l’en déloger en employant les
stratagèmes communs ; vous travailleriez
inutilement. Si la distance entre vous et lui est
assez considérable et que les deux armées sont
à peu près égales, il ne tombera pas aisément
dans les pièges que vous lui tendrez pour
l’attirer au combat : ne perdez pas votre temps
inutilement, vous réussirez mieux d’un autre
côté.

Ayez pour principe que votre ennemi cherche ses
avantages avec autant d’empressement que vous
pouvez chercher les vôtres : employez toute
votre industrie à lui donner le change de ce
côté-là ; mais surtout ne le prenez pas
vous-même. Pour cela, n’oubliez jamais qu’on
peut tromper ou être trompé de bien des
façons. Je ne vous en rappellerai que six
principales, parce qu’elles sont les sources
d’où dérivent toutes les autres.

La première consiste dans la marche des troupes.
La deuxième, dans leurs différents
arrangements. La troisième, dans leur position
dans des lieux bourbeux. La quatrième, dans leur
désordre. La cinquième, dans leur
dépérissement. Et la sixième, dans leur fuite.

Un général qui recevrait quelque échec, faute
de ces connaissances, aurait tort d’accuser le
Ciel de son malheur ; il doit se l’attribuer
tout entier.

Si celui qui est à la tête des armées néglige
de s’instruire à fond de tout ce qui a rapport
aux troupes qu’il doit mener au combat et à
celles qu’il doit combattre ; s’il ne
connaît pas exactement le terrain où il est
actuellement, celui où il doit se rendre, celui
où l’on peut se retirer en cas de malheur,
celui où l’on peut feindre d’aller sans
avoir d’autre envie que celle d’y attirer
l’ennemi, et celui où il peut être forcé de
s’arrêter, lorsqu’il n’aura pas lieu de
s’y attendre ; s’il fait mouvoir son armée
hors de propos ; s’il n’est pas instruit de
tous les mouvements de l’armée ennemie et des
desseins qu’elle peut avoir dans la conduite
qu’elle tient ; s’il divise ses troupes sans
nécessité, ou sans y être comme forcé par la
nature du lieu où il se trouve, ou sans avoir
prévu tous les inconvénients qui pourraient en
résulter, ou sans une certitude de quelque
avantage réel de cette dispersion ; s’il
souffre que le désordre s’insinue peu à peu
dans son armée, ou si, sur des indices
incertains, il se persuade trop aisément que le
désordre règne dans l’armée ennemie, et
qu’il agisse en conséquence ; si son armée
dépérit insensiblement, sans qu’il se mette
en devoir d’y apporter un prompt remède ; un
tel général ne peut être que la dupe des
ennemis, qui lui donneront le change par des
fuites étudiées, par des marches feintes, et
par un total de conduite dont il ne saurait
manquer d’être la victime.

Les maximes suivantes doivent vous servir de
règles pour toutes vos actions.

Si votre armée et celle de l’ennemi sont à
peu près en nombre égal et d’égale force, il
faut que des dix parties des avantages du terrain
vous en ayez neuf pour vous ; mettez toute votre
application, employez tous vos efforts et toute
votre industrie pour vous les procurer. Si vous
les possédez, votre ennemi se trouvera réduit
à n’oser se montrer devant vous et à prendre
la fuite dès que vous paraîtrez ; ou s’il est
assez imprudent pour vouloir en venir à un
combat, vous le combattrez avec l’avantage de
dix contre un. Le contraire arrivera si, par
négligence ou faute d’habileté, vous lui avez
laissé le temps et les occasions de se procurer
ce que vous n’avez pas.

Dans quelque position que vous puissiez être, si
pendant que vos soldats sont forts et pleins de
valeur, vos officiers sont faibles et lâches,
votre armée ne saurait manquer d’avoir le
dessous ; si, au contraire, la force et la valeur
se trouvent uniquement renfermées dans les
officiers, tandis que la faiblesse et la
lâcheté domineront dans le cœur des soldats,
votre armée sera bientôt en déroute ; car les
soldats pleins de courage et de valeur ne
voudront pas se déshonorer ; ils ne voudront
jamais que ce que des officiers lâches et
timides ne sauraient leur accorder, de même des
officiers vaillants et intrépides seront à coup
sûr mal obéis par des soldats timides et
poltrons.

Si les officiers généraux sont faciles à
s’enflammer, et s’ils ne savent ni dissimuler
ni mettre un frein à leur colère, quel qu’en
puisse être le sujet, ils s’engageront
d’eux-mêmes dans des actions ou de petits
combats dont ils ne se tireront pas avec honneur,
parce qu’ils les auront commencés avec
précipitation, et qu’ils n’en auront pas
prévu les inconvénients et toutes les suites ;
il arrivera même qu’ils agiront contre
l’intention expresse du général, sous divers
prétextes qu’ils tâcheront de rendre
plausibles ; et d’une action particulière
commencée étourdiment et contre toutes les
règles, on en viendra à un combat général,
dont tout l’avantage sera du côté de
l’ennemi. Veillez sur de tels officiers, ne les
éloignez jamais de vos côtés ; quelques
grandes qualités qu’ils puissent avoir
d’ailleurs, ils vous causeraient de grands
préjudices, peut-être même la perte de votre
armée entière.

Si un général est pusillanime, il n’aura pas
les sentiments d’honneur qui conviennent à une
personne de son rang, il manquera du talent
essentiel de donner de l’ardeur aux troupes ;
il ralentira leur courage dans le temps qu’il
faudrait le ranimer ; il ne saura ni les
instruire ni les dresser à propos ; il ne croira
jamais devoir compter sur les lumières, la
valeur et l’habileté des officiers qui lui
sont soumis, les officiers eux-mêmes ne sauront
à quoi s’en tenir ; il fera faire mille
fausses démarches à ses troupes, qu’il voudra
disposer tantôt d’une façon et tantôt
d’une autre, sans suivre aucun système, sans
aucune méthode ; il hésitera sur tout, il ne se
décidera sur rien, partout il ne verra que des
sujets de crainte ; et alors le désordre, et un
désordre général, régnera dans son armée.

Si un général ignore le fort et le faible de
l’ennemi contre lequel il a à combattre,
s’il n’est pas instruit à fond, tant des
lieux qu’il occupe actuellement que de ceux
qu’il peut occuper suivant les différents
événements, il lui arrivera d’opposer à ce
qu’il y a de plus fort dans l’armée ennemie
ce qu’il y a de plus faible dans la sienne, à
envoyer ses troupes faibles et aguerries contre
les troupes fortes, ou contre celles qui n’ont
aucune considération chez l’ennemi, à ne pas
choisir des troupes d’élite pour son
avant-garde, à faire attaquer par où il ne
faudrait pas le faire, à laisser périr, faute
de secours, ceux des siens qui se trouveraient
hors d’état de résister, à se défendre mal
à propos dans un mauvais poste, à céder
légèrement un poste de la dernière importance
; dans ces sortes d’occasions il comptera sur
quelque avantage imaginaire qui ne sera qu’un
effet de la politique de l’ennemi, ou bien il
perdra courage après un échec qui ne devrait
être compté pour rien. Il se trouvera poursuivi
sans s’y être attendu, il se trouvera
enveloppé. On le combattra vivement, heureux
alors s’il peut trouver son salut dans la
fuite. C’est pourquoi, pour en revenir au sujet
qui fait la matière de cet article, un bon
général doit connaître tous les lieux qui sont
ou qui peuvent être le théâtre de la guerre,
aussi distinctement qu’il connaît tous les
coins et recoins des cours et des jardins de sa
propre maison.

J’ajoute dans cet article qu’une connaissance
exacte du terrain est ce qu’il y a de plus
essentiel parmi les matériaux qu’on peut
employer pour un édifice aussi important à la
tranquillité et à la gloire de l’État. Ainsi
un homme, que la naissance où les événements
semblent destiner à la dignité de général,
doit employer tous ses soins et faire tous ses
efforts pour se rendre habile dans cette partie
de l’art des guerriers.

Avec une connaissance exacte du terrain, un
général peut se tirer d’affaire dans les
circonstances les plus critiques. Il peut se
procurer les secours qui lui manquent, il peut
empêcher ceux qu’on envoie à l’ennemi ; il
peut avancer, reculer et régler toutes ses
démarches comme il le jugera à propos ; il peut
disposer des marches de son ennemi et faire à
son gré qu’il avance ou qu’il recule ; il
peut le harceler sans crainte d’être surpris
lui-même ; il peut l’incommoder de mille
manières, et parer de son côté à tous les
dommages qu’on voudrait lui causer. Calculer
les distances et les degrés de difficulté du
terrain, c’est contrôler la victoire. Celui
qui combat avec la pleine connaissance de ces
facteurs est certain de gagner ; il peut enfin
finir ou prolonger la campagne, selon qu’il le
jugera plus expédient pour sa gloire ou pour ses
intérêts.

Vous pouvez compter sur une victoire certaine si
vous connaissez tous les tours et tous les
détours, tous les hauts et les bas, tous les
allants et les aboutissants de tous les lieux que
les deux armées peuvent occuper, depuis les plus
près jusqu’à ceux qui sont les plus
éloignés, parce qu’avec cette connaissance
vous saurez quelle forme il sera plus à propos
de donner aux différents corps de vos troupes,
vous saurez sûrement quand il sera à propos de
combattre ou lorsqu’il faudra différer la
bataille, vous saurez interpréter la volonté du
souverain suivant les circonstances, quels que
puissent être les ordres que vous en aurez
reçus ; vous le servirez véritablement en
suivant vos lumières présentes, vous ne
contracterez aucune tache qui puisse souiller
votre réputation, et vous ne serez point exposé
à périr ignominieusement pour avoir obéi.

Un général malheureux est toujours un général
coupable.

Servir votre prince, faire l’avantage de
l'État et le bonheur des peuples, c’est ce que
vous devez avoir en vue ; remplissez ce triple
objet, vous avez atteint le but.

Dans quelque espèce de terrain que vous soyez,
vous devez regarder vos troupes comme des enfants
qui ignorent tout et qui ne sauraient faire un
pas ; il faut qu’elles soient conduites ; vous
devez les regarder, dis-je, comme vos propres
enfants ; il faut les conduire vous-même. Ainsi,
s’il s’agit d’affronter les hasards, que
vos gens ne les affrontent pas seuls, et qu’ils
ne les affrontent qu’à votre suite. S’il
s’agit de mourir, qu’ils meurent, mais mourez
avec eux.

Je dis que vous devez aimer tous ceux qui sont
sous votre conduite comme vous aimeriez vos
propres enfants. Il ne faut pas cependant en
faire des enfants gâtés ; ils seraient tels, si
vous ne les corrigiez pas lorsqu’ils méritent
de l’être, si, quoique plein d’attention,
d’égards et de tendresse pour eux, vous ne
pouviez pas les gouverner, ils se montreraient
insoumis et peu empressés à répondre à vos
désirs.

Dans quelque espèce de terrain que vous soyez,
si vous êtes au fait de tout ce qui le concerne,
si vous savez même par quel endroit il faut
attaquer l’ennemi, mais si vous ignorez s’il
est actuellement en état de défense ou non,
s’il est disposé à vous bien recevoir, et
s’il a fait les préparatifs nécessaires à
tout événement, vos chances de victoire sont
réduites de moitié.

Quoique vous ayez une pleine connaissance de tous
les lieux, que vous sachiez même que les ennemis
peuvent être attaqués, et par quel côté ils
doivent l’être, si vous n’avez pas des
indices certains que vos propres troupes peuvent
attaquer avec avantage, j’ose vous le dire, vos
chances de victoire sont réduites de moitié.

Si vous êtes au fait de l’état actuel des
deux armées, si vous savez en même temps que
vos troupes sont en état d’attaquer avec
avantage, et que celles de l’ennemi leur sont
inférieures en force et en nombre, mais si vous
ne connaissez pas tous les coins et recoins des
lieux circonvoisins, vous ne saurez s’il est
invulnérable à l’attaque ; je vous
l’assure, vos chances de victoire sont
réduites de moitié.

Ceux qui sont véritablement habiles dans l’art
militaire font toutes leurs marches sans
désavantage, tous leurs mouvements sans
désordre, toutes leurs attaques à coup sûr,
toutes leurs défenses sans surprise, leurs
campements avec choix, leurs retraites par
système et avec méthode ; ils connaissent leurs
propres forces, ils savent quelles sont celles de
l’ennemi, ils sont instruits de tout ce qui
concerne les lieux.

Donc je dis : Connais-toi toi-même, connais ton
ennemi, ta victoire ne sera jamais mise en
danger. Connais le terrain, connais ton temps, ta
victoire sera alors totale.

DES NEUF SORTES DE TERRAIN

Article XI
Sun Tzu dit : Il y a neuf sortes de lieux qui
peuvent être à l’avantage ou au détriment de
l’une ou de l’autre armée. 1° Des lieux de
division ou de dispersion. 2° Des lieux légers.
3° Des lieux qui peuvent être disputés. 4°
Des lieux de réunion. 5° Des lieux pleins et
unis. 6° Des lieux à plusieurs issues. 7° Des
lieux graves et importants. 8° Des lieux gâtés
ou détruits. 9° Des lieux de mort.

I. J’appelle lieux de division ou de dispersion
ceux qui sont près des frontières dans nos
possessions. Des troupes qui se tiendraient
longtemps sans nécessité au voisinage de leurs
foyers sont composées d’hommes qui ont plus
envie de perpétuer leur race que de s’exposer
à la mort. À la première nouvelle qui se
répandra de l’approche des ennemis, ou de
quelque prochaine bataille, le général ne saura
quel parti prendre, ni à quoi se déterminer,
quand il verra ce grand appareil militaire se
dissiper et s’évanouir comme un nuage poussé
par les vents.

II. J’appelle lieux légers ou de légèreté
ceux qui sont près des frontières, mais
pénètrent par une brèche sur les terres des
ennemis. Ces sortes de lieux n’ont rien qui
puisse fixer. On peut regarder sans cesse
derrière soi, et le retour étant trop aisé, il
fait naître le désir de l’entreprendre à la
première occasion : l’inconstance et le
caprice trouvent infailliblement de quoi se
contenter.

III. Les lieux qui sont à la bienséance des
deux armées, où l’ennemi peut trouver son
avantage aussi bien que nous pouvons trouver le
nôtre, où l’on peut faire un campement dont
la position, indépendamment de son utilité
propre, peut nuire au parti opposé, et traverser
quelques-unes de ses vues ; ces sortes de lieux
peuvent être disputés, ils doivent même
l’être. Ce sont là des terrains clés.

IV. Par les lieux de réunion, j’entends ceux
où nous ne pouvons guère manquer de nous rendre
et dans lesquels l’ennemi ne saurait presque
manquer de se rendre aussi, ceux encore où
l’ennemi, aussi à portée de ses frontières
que vous l’êtes des vôtres, trouverait, ainsi
que vous, sa sûreté en cas de malheur, ou les
occasions de suivre sa bonne fortune, s’il
avait d’abord du succès. Ce sont là des lieux
qui permettent d’entrer en communication avec
l’armée ennemie, ainsi que les zones de repli.

V. Les lieux que j’appelle simplement pleins et
unis sont ceux qui, par leur configuration et
leurs dimensions, permettent leur utilisation par
les deux armées, mais, parce qu’ils sont au
plus profond du territoire ennemi, ne doivent pas
vous inciter à livrer bataille, à moins que la
nécessité ne vous y contraigne, ou que vous
n’y soyez forcé par l’ennemi, qui ne vous
laisserait aucun moyen de pouvoir l’éviter.

VI. Les lieux à plusieurs issues, dont je veux
parler ici, sont ceux en particulier qui
permettent la jonction entre les différents
États qui les entourent. Ces lieux forment le
nœud des différents secours que peuvent
apporter les princes voisins à celle des deux
parties qu’il leur plaira de favoriser.

VII. Les lieux que je nomme graves et importants
sont ceux qui, placés dans les États ennemis,
présentent de tous côtés des villes, des
forteresses, des montagnes, des défilés, des
eaux, des ponts à passer, des campagnes arides
à traverser, ou telle autre chose de cette
nature.

VIII. Les lieux où tout serait à l’étroit,
où une partie de l’armée ne serait pas à
portée de voir l’autre ni de la secourir, où
il y aurait des lacs, des marais, des torrents ou
quelque mauvaise rivière, où l’on ne saurait
marcher qu’avec de grandes fatigues et beaucoup
d’embarras, où l’on ne pourrait aller que
par pelotons, sont ceux que j’appelle gâtés
ou détruits.

IX. Enfin, par des lieux de mort, j’entends
tous ceux où l’on se trouve tellement réduit
que, quelque parti que l’on prenne, on est
toujours en danger ; j’entends des lieux dans
lesquels, si l’on combat, on court évidemment
le risque d’être battu, dans lesquels, si
l’on reste tranquille, on se voit sur le point
de périr de faim, de misère ou de maladie ; des
lieux, en un mot, où l’on ne saurait rester et
où l’on ne peut survivre que très
difficilement en combattant avec le courage du
désespoir.

Telles sont les neuf sortes de terrain dont
j’avais à vous parler ; apprenez à les
connaître, pour vous en défier ou pour en tirer
parti.

Lorsque vous ne serez encore que dans des lieux
de division, contenez bien vos troupes ; mais
surtout ne livrez jamais de bataille, quelque
favorables que les circonstances puissent vous
paraître. La vue de leur pays et la facilité du
retour occasionneraient bien des lâchetés :
bientôt les campagnes seraient couvertes de
fuyards.

Si vous êtes dans des lieux légers, n’y
établissez point votre camp. Votre armée ne
s’étant point encore saisie d’aucune ville,
d’aucune forteresse, ni d’aucun poste
important dans les possessions des ennemis,
n’ayant derrière soi aucune digue qui puisse
l’arrêter, voyant des difficultés, des peines
et des embarras pour aller plus avant, il n’est
pas douteux qu’elle ne soit tentée de
préférer ce qui lui paraît le plus aisé à ce
qui lui semblera difficile et plein de dangers.

Si vous avez reconnu de ces sortes de lieux qui
vous paraissent devoir être disputés, commencez
par vous en emparer : ne donnez pas à l’ennemi
le temps de se reconnaître, employez toute votre
diligence, que les formations ne se séparent
pas, faites tous vos efforts pour vous en mettre
dans une entière possession ; mais ne livrez
point de combat pour en chasser l’ennemi.
S’il vous a prévenu, usez de finesse pour
l’en déloger, mais si vous y êtes une fois,
n’en délogez pas.

Pour ce qui est des lieux de réunion, tâchez de
vous y rendre avant l’ennemi ; faites en sorte
que vous ayez une communication libre de tous les
côtés ; que vos chevaux, vos chariots et tout
votre bagage puissent aller et venir sans danger.
N’oubliez rien de tout ce qui est en votre
pouvoir pour vous assurer de la bonne volonté
des peuples voisins, recherchez-la, demandez-la,
achetez-la, obtenez-la à quelque prix que ce
soit, elle vous est nécessaire ; et ce n’est
guère que par ce moyen que votre armée peut
avoir tout ce dont elle aura besoin. Si tout
abonde de votre côté, il y a grande apparence
que la disette régnera du côté de l’ennemi.

Dans les lieux pleins et unis, étendez-vous à
l’aise, donnez-vous du large, faites des
retranchements pour vous mettre à couvert de
toute surprise, et attendez tranquillement que le
temps et les circonstances vous ouvrent les voies
pour faire quelque grande action.

Si vous êtes à portée de ces sortes de lieux
qui ont plusieurs issues, où l’on peut se
rendre par plusieurs chemins, commencez par les
bien connaître ; alliez-vous aux États voisins,
que rien n’échappe à vos recherches ;
emparez-vous de toutes les avenues, n’en
négligez aucune, quelque peu importante
qu’elle vous paraisse, et gardez-les toutes
très soigneusement.

Si vous vous trouvez dans des lieux graves et
importants, rendez-vous maître de tout ce qui
vous environne, ne laissez rien derrière vous,
le plus petit poste doit être emporté ; sans
cette précaution vous courriez le risque de
manquer des vivres nécessaires à l’entretien
de votre armée, ou de vous voir l’ennemi sur
les bras lorsque vous y penseriez le moins, et
d’être attaqué par plusieurs côtés à la
fois.

Si vous êtes dans des lieux gâtés ou
détruits, n’allez pas plus avant, retournez
sur vos pas, fuyez-les plus promptement qu’il
vous sera possible.

Si vous êtes dans des lieux de mort,
n’hésitez point à combattre, allez droit à
l’ennemi, le plus tôt est le meilleur.

Telle est la conduite que tenaient nos anciens
guerriers. Ces grands hommes, habiles et
expérimentés dans leur art, avaient pour
principe que la manière d’attaquer et de se
défendre ne devait pas être invariablement la
même, qu’elle devait être prise de la nature
du terrain que l’on se occupait et de la
position où l’on se trouvait. Ils disaient
encore que la tête et la queue d’une armée ne
devaient pas être commandées de la même
façon, qu’il fallait combattre la tête et
enfoncer la queue ; que la multitude et le petit
nombre ne pouvaient pas être longtemps
d’accord ; que les forts et les faibles,
lorsqu’ils étaient ensemble, ne tardaient
guère à se désunir ; que les hauts et les bas
ne pouvaient être également utiles ; que les
troupes étroitement unies pouvaient aisément se
diviser, mais que celles qui étaient une fois
divisées ne se réunissaient que très
difficilement. Ils répétaient sans cesse
qu’une armée ne devait jamais se mettre en
mouvement qu’elle ne fût sûre de quelque
avantage réel, et que, lorsqu’il n’y avait
rien à gagner, il fallait se tenir tranquille et
garder le camp.

En résumé, je vous dirai que toute votre
conduite militaire doit être réglée suivant
les circonstances ; que vous devez attaquer ou
vous défendre selon que le théâtre de la
guerre sera chez vous ou chez l’ennemi.

Si la guerre se fait dans votre propre pays, et
si l’ennemi, sans vous avoir donné le temps de
faire tous vos préparatifs, s’apprêtant à
vous attaquer, vient avec une armée bien
ordonnée pour l’envahir ou le démembrer, ou y
faire des dégâts, ramassez promptement le plus
de troupes que vous pourrez, envoyez demander du
secours chez les voisins et chez les alliés,
emparez-vous de quelques lieux qu’il chérit,
et il se fera conforme à vos désirs, mettez-les
en état de défense, ne fût-ce que pour gagner
du temps ; la rapidité est la sève de la guerre.

Voyagez par les routes sur lesquelles il ne peut
vous attendre ; mettez une partie de vos soins à
empêcher que l’armée ennemie ne puisse
recevoir des vivres, barrez-lui tous les chemins,
ou du moins faites qu’elle n’en puisse
trouver aucun sans embuscades, ou sans qu’elle
soit obligée de l’emporter de vive force.

Les paysans peuvent en cela vous être d’un
grand secours et vous servir mieux que vos
propres troupes : faites-leur entendre seulement
qu’ils doivent empêcher que d’injustes
ravisseurs ne viennent s’emparer de toutes
leurs possessions et ne leur enlèvent leur
père, leur mère, leur femme et leurs enfants.

Ne vous tenez pas seulement sur la défensive,
envoyez des partisans pour enlever des convois,
harcelez, fatiguez, attaquez tantôt d’un
côté, tantôt de l’autre ; forcez votre
injuste agresseur à se repentir de sa
témérité ; contraignez-le de retourner sur ses
pas, n’emportant pour tout butin que la honte
de n’avoir pu réussir.

Si vous faites la guerre dans le pays ennemi, ne
divisez vos troupes que très rarement, ou mieux
encore, ne les divisez jamais ; qu’elles soient
toujours réunies et en état de se secourir
mutuellement ; ayez soin qu’elles ne soient
jamais que dans des lieux fertiles et abondants.

Si elles venaient à souffrir de la faim, la
misère et les maladies feraient bientôt plus de
ravage parmi elles que ne le pourrait faire dans
plusieurs années le fer de l’ennemi.

Procurez-vous pacifiquement tous les secours dont
vous aurez besoin ; n’employez la force que
lorsque les autres voies auront été inutiles ;
faites en sorte que les habitants des villages et
de la campagne puissent trouver leurs intérêts
à venir d’eux-mêmes vous offrir leurs
denrées ; mais, je le répète, que vos troupes
ne soient jamais divisées.

Tout le reste étant égal, on est plus fort de
moitié lorsqu’on combat chez soi.

Si vous combattez chez l’ennemi, ayez égard à
cette maxime, surtout si vous êtes un peu avant
dans ses États : conduisez alors votre armée
entière ; faites toutes vos opérations
militaires dans le plus grand secret, je veux
dire qu’il faut empêcher qu’aucun ne puisse
pénétrer vos desseins : il suffit qu’on sache
ce que vous voulez faire quand le temps de
l’exécuter sera arrivé.

Il peut arriver que vous soyez réduit
quelquefois à ne savoir où aller, ni de quel
côté vous tourner ; dans ce cas ne précipitez
rien, attendez tout du temps et des
circonstances, soyez inébranlable dans le lieu
où vous êtes.

Il peut arriver encore que vous vous trouviez
engagé mal à propos ; gardez-vous bien alors de
prendre la fuite, elle causerait votre perte ;
périssez plutôt que de reculer, vous périrez
au moins glorieusement ; cependant, faites bonne
contenance. Votre armée, accoutumée à ignorer
vos desseins, ignorera pareillement le péril qui
la menace ; elle croira que vous avez eu vos
raisons, et combattra avec autant d’ordre et de
valeur que si vous l’aviez disposée depuis
longtemps à la bataille.

Si dans ces sortes d’occasions vous triomphez,
vos soldats redoubleront de force, de courage et
de valeur ; votre réputation s’accroît dans
la proportion même du risque que vous avez
couru. Votre armée se croira invincible sous un
chef tel que vous.

Quelque critiques que puissent être la situation
et les circonstances où vous vous trouvez, ne
désespérez de rien ; c’est dans les occasions
où tout est à craindre qu’il ne faut rien
craindre ; c’est lorsqu’on est environné de
tous les dangers qu’il n’en faut redouter
aucun ; c’est lorsqu’on est sans aucune
ressource qu’il faut compter sur toutes ;
c’est lorsqu’on est surpris qu’il faut
surprendre l’ennemi lui-même.

Instruisez tellement vos troupes qu’elles
puissent se trouver prêtes sans préparatifs,
qu’elles trouvent de grands avantages là où
elles n’en ont cherché aucun, que sans aucun
ordre particulier de votre part, elles
improvisent les dispositions à prendre, que sans
défense expresse elles s’interdisent
d’elles-mêmes tout ce qui est contre la
discipline.

Veillez en particulier avec une extrême
attention à ce qu’on ne sème pas de faux
bruits, coupez racine aux plaintes et aux
murmures, ne permettez pas qu’on tire des
augures sinistres de tout ce qui peut arriver
d’extraordinaire.

Si les devins ou les astrologues de l’armée
ont prédit le bonheur, tenez-vous-en à leur
décision ; s’ils parlent avec obscurité,
interprétez en bien ; s’ils hésitent, ou
qu’ils ne disent pas des choses avantageuses,
ne les écoutez pas, faites-les taire.

Aimez vos troupes, et procurez-leur tous les
secours, tous les avantages, toutes les
commodités dont elles peuvent avoir besoin. Si
elles essuient de rudes fatigues, ce n’est pas
qu’elles s’y plaisent ; si elles endurent la
faim, ce n’est pas qu’elles ne se soucient
pas de manger ; si elles s’exposent à la mort,
ce n’est point qu’elles n’aiment pas la
vie. Si mes officiers n’ont pas un surcroît de
richesses, ce n’est pas parce qu’ils
dédaignent les biens de ce monde. Faites en
vous-même de sérieuses réflexions sur tout
cela.

Lorsque vous aurez tout disposé dans votre
armée et que tous vos ordres auront été
donnés, s’il arrive que vos troupes
nonchalamment assises donnent des marques de
tristesse, si elles vont jusqu’à verser des
larmes, tirez-les promptement de cet état
d’assoupissement et de léthargie, donnez-leur
des festins, faites-leur entendre le bruit du
tambour et des autres instruments militaires,
exercez-les, faites-leur faire des évolutions,
faites-leur changer de place, menez-les même
dans des lieux un peu difficiles, où elles aient
à travailler et à souffrir. Imitez la conduite
de Tchouan Tchou et de Tsao-Kouei, vous changerez
le cœur de vos soldats, vous les accoutumerez au
travail, ils s’y endurciront, rien ne leur
coûtera dans la suite.

Les quadrupèdes regimbent quand on les charge
trop, ils deviennent inutiles quand ils sont
forcés. Les oiseaux au contraire veulent être
forcés pour être d’un bon usage. Les hommes
tiennent un milieu entre les uns et les autres,
il faut les charger, mais non pas jusqu’à les
accabler ; il faut même les forcer, mais avec
discernement et mesure.

Si vous voulez tirer un bon parti de votre
armée, si vous voulez qu’elle soit invincible,
faites qu’elle ressemble au Chouai Jen. Le
Chouai Jen est une espèce de gros serpent qui se
trouve dans la montagne de Tchang Chan. Si l’on
frappe sur la tête de ce serpent, à l’instant
sa queue va au secours, et se recourbe jusqu’à
la tête ; qu’on le frappe sur la queue, la
tête s’y trouve dans le moment pour la
défendre ; qu’on le frappe sur le milieu ou
sur quelque autre partie de son corps, sa tête
et sa queue s’y trouvent d’abord réunies.
Mais cela peut-il être pratiqué par une armée
? dira peut-être quelqu’un. Oui, cela se peut,
cela se doit, et il le faut.

Quelques soldats du royaume de Ou se trouvèrent
un jour à passer une rivière en même temps que
d’autres soldats du royaume de Yue la passaient
aussi ; un vent impétueux souffla, les barques
furent renversées et les hommes auraient tous
péri, s’ils ne se fussent aidés mutuellement
: ils ne pensèrent pas alors qu’ils étaient
ennemis, ils se rendirent au contraire tous les
offices qu’on pouvait attendre d’une amitié
tendre et sincère, ils coopérèrent comme la
main droite avec la main gauche.

Je vous rappelle ce trait d’Histoire pour vous
faire entendre que non seulement les différents
corps de votre armée doivent se secourir
mutuellement, mais encore qu’il faut que vous
secouriez vos alliés, que vous donniez même du
secours aux peuples vaincus qui en ont besoin ;
car, s’ils vous sont soumis, c’est qu’ils
n’ont pu faire autrement ; si leur souverain
vous a déclaré la guerre, ce n’est pas de
leur faute. Rendez-leur des services, ils auront
leur tour pour vous en rendre aussi.

En quelque pays que vous soyez, quel que soit le
lieu que vous occupiez, si dans votre armée il y
a des étrangers, ou si, parmi les peuples
vaincus, vous avez choisi des soldats pour
grossir le nombre de vos troupes, ne souffrez
jamais que dans les corps qu’ils composent ils
soient ou les plus forts, ou en majorité. Quand
on attache plusieurs chevaux à un même pieu, on
se garde bien de mettre ceux qui sont indomptés,
ou tous ensemble, ou avec d’autres en moindre
nombre qu’eux, ils mettraient tout en désordre
; mais lorsqu’ils sont domptés, ils suivent
aisément la multitude.

Dans quelque position que vous puissiez être, si
votre armée est inférieure à celle des
ennemis, votre seule conduite, si elle est bonne,
peut la rendre victorieuse. Il n’est pas
suffisant de compter sur les chevaux boiteux ou
les chariots embourbés, mais à quoi vous
servirait d’être placé avantageusement si
vous ne saviez pas tirer parti de votre position
? À quoi servent la bravoure sans la prudence,
la valeur sans la ruse ?

Un bon général tire parti de tout, et il
n’est en état de tirer parti de tout que parce
qu’il fait toutes ses opérations avec le plus
grand secret, qu’il sait conserver son
sang-froid, et qu’il gouverne avec droiture, de
telle sorte néanmoins que son armée a sans
cesse les oreilles trompées et les yeux
fascinés. Il sait si bien que ses troupes ne
savent jamais ce qu’elles doivent faire, ni ce
qu’on doit leur commander. Si les événements
changent, il change de conduite ; si ses
méthodes, ses systèmes ont des inconvénients,
il les corrige toutes les fois qu’il le veut,
et comme il le veut. Si ses propres gens ignorent
ses desseins, comment les ennemis pourraient-ils
les pénétrer ?

Un habile général sait d’avance tout ce
qu’il doit faire ; tout autre que lui doit
l’ignorer absolument. Telle était la pratique
de ceux de nos anciens guerriers qui se sont le
plus distingués dans l’art sublime du
gouvernement. Voulaient-ils prendre une ville
d’assaut, ils n’en parlaient que lorsqu’ils
étaient aux pieds des murs. Ils montaient les
premiers, tout le monde les suivait ; et
lorsqu’on était logé sur la muraille, ils
faisaient rompre toutes les échelles.
Étaient-ils bien avant dans les terres des
alliés, ils redoublaient d’attention et de
secret.

Partout ils conduisaient leurs armées comme un
berger conduit un troupeau ; ils les faisaient
aller où bon leur semblait, ils les faisaient
revenir sur leurs pas, ils les faisaient
retourner, et tout cela sans murmure, sans
résistance de la part d’un seul.

La principale science d’un général consiste
à bien connaître les neuf sortes de terrain,
afin de pouvoir faire à propos les neuf
changements. Elle consiste à savoir déployer et
replier ses troupes suivant les lieux et les
circonstances, à travailler efficacement à
cacher ses propres intentions et à découvrir
celles de l’ennemi, à avoir pour maxime
certaine que les troupes sont très unies entre
elles, lorsqu’elles sont bien avant dans les
terres des ennemis ; qu’elles se divisent au
contraire et se dispersent très aisément,
lorsqu’on ne se tient qu’aux frontières ;
qu’elles ont déjà la moitié de la victoire,
lorsqu’elles se sont emparées de tous les
allants et de tous les aboutissants, tant de
l’endroit où elles doivent camper que des
environs du camp de l’ennemi ; que c’est un
commencement de succès que d’avoir pu camper
dans un terrain vaste, spacieux et ouvert de tous
côtés ; mais que c’est presque avoir vaincu,
lorsque étant dans les possessions ennemies,
elles se sont emparées de tous les petits
postes, de tous les chemins, de tous les villages
qui sont au loin des quatre côtés, et que, par
leurs bonnes manières, elles ont gagné
l’affection de ceux qu’elles veulent vaincre,
ou qu’elles ont déjà vaincus.

Instruit par l’expérience et par mes propres
réflexions, j’ai tâché, lorsque je
commandais les armées, de réduire en pratique
tout ce que je vous rappelle ici. Quand
j’étais dans des lieux de division, je
travaillais à l’union des cœurs et à
l’uniformité des sentiments. Lorsque
j’étais dans des lieux légers, je rassemblais
mon monde, et je l’occupais utilement.
Lorsqu’il s’agissait des lieux qu’on peut
disputer, je m’en emparais le premier, quand je
le pouvais ; si l’ennemi m’avait prévenu,
j’allais après lui, et j’usais d’artifices
pour l’en déloger. Lorsqu’il était question
des lieux de réunion, j’observais tout avec
une extrême diligence, et je voyais venir
l’ennemi. Sur un terrain plein et uni, je
m’étendais à l’aise et j’empêchais
l’ennemi de s’étendre. Dans des lieux à
plusieurs issues, quand il m’était impossible
de les occuper tous, j’étais sur mes gardes,
j’observais l’ennemi de près, je ne le
perdais pas de vue. Dans des lieux graves et
importants, je nourrissais bien le soldat, je
l’accablais de caresses. Dans des lieux gâtés
ou détruits, je tâchais de me tirer
d’embarras, tantôt en faisant des détours et
tantôt en remplissant les vides. Enfin, dans des
lieux de morts, je faisais croire à l’ennemi
que je ne pouvais survivre.

Les troupes bien disciplinées résistent quand
elles sont encerclées ; elles redoublent
d’efforts dans les extrémités, elles
affrontent les dangers sans crainte, elles se
battent jusqu’à la mort quand il n’y a pas
d’alternative, et obéissent implicitement. Si
celles que vous commandez ne sont pas telles,
c’est votre faute ; vous ne méritez pas
d’être à leur tête.

Si vous êtes ignorant des plans des États
voisins, vous ne pourrez préparer vos alliances
au moment opportun ; si vous ne savez pas en quel
nombre sont les ennemis contre lesquels vous
devez combattre, si vous ne connaissez pas leur
fort et leur faible, vous ne ferez jamais les
préparatifs ni les dispositions nécessaires
pour la conduite de votre armée ; vous ne
méritez pas de commander.

Si vous ignorez où il y a des montagnes et des
collines, des lieux secs ou humides, des lieux
escarpés ou pleins de défilés, des lieux
marécageux ou pleins de périls, vous ne sauriez
donner des ordres convenables, vous ne sauriez
conduire votre armée ; vous êtes indigne de
commander.

Si vous ne connaissez pas tous les chemins, si
vous n’avez pas soin de vous munir de guides
sûrs et fidèles pour vous conduire par les
routes que vous ignorerez, vous ne parviendrez
pas au terme que vous vous proposez, vous serez
la dupe des ennemis ; vous ne méritez pas de
commander.

Lorsqu’un grand hégémonique attaque un État
puissant, il fait en sorte qu’il soit
impossible à l’ennemi de se concentrer. Il
intimide l’ennemi et empêche ses alliés de se
joindre à lui. Il s’ensuit que le grand
hégémonique ne combat pas des combinaisons
puissantes États et ne nourrit pas le pouvoir
d’autres États. Il s’appuie pour la
réalisation de ses buts sur sa capacité
d’intimider ses opposants et ainsi il peut
prendre les villes ennemies et renverser État de
l’ennemi.

Si vous ne savez pas combiner quatre et cinq tout
à la fois, vos troupes ne sauraient aller de
pair avec celles des vassaux et des feudataires.
Lorsque les vassaux et les feudataires avaient à
faire la guerre contre quelque grand prince, ils
s’unissaient entre eux, ils tâchaient de
troubler tout l’Univers, ils mettaient dans
leur parti le plus de monde qu’il leur était
possible, ils recherchaient surtout l’amitié
de leurs voisins, ils l’achetaient même bien
cher s’il le fallait. Ils ne donnaient pas à
l’ennemi le temps de se reconnaître, encore
moins celui d’avoir recours à ses alliés et
de rassembler toutes ses forces, ils
l’attaquaient lorsqu’il n’était pas encore
en état de défense ; aussi, s’ils faisaient
le siège d’une ville, ils s’en rendaient
maîtres à coup sûr. S’ils voulaient
conquérir une province, elle était à eux ;
quelques grands avantages qu’ils se fussent
d’abord procurés, ils ne s’endormaient pas,
ils ne laissaient jamais leur armée s’amollir
par l’oisiveté ou la débauche, ils
entretenaient une exacte discipline, ils
punissaient sévèrement, quand les cas
l’exigeaient, et ils donnaient libéralement
des récompenses, lorsque les occasions le
demandaient. Outre les lois ordinaires de la
guerre, ils en faisaient de particulières,
suivant les circonstances des temps et des lieux.

Voulez-vous réussir ? Prenez pour modèle de
votre conduite celle que je viens de vous tracer
; regardez votre armée comme un seul homme que
vous seriez chargé de conduire, ne lui motivez
jamais votre manière d’agir ; faites-lui
savoir exactement tous vos avantages, mais
cachez-lui avec grand soin jusqu’à la moindre
de vos pertes ; faites toutes vos démarches dans
le plus grand secret ; placez-les dans une
situation périlleuse et elles survivront ;
disposez-les sur un terrain de mort et elles
vivront, car, lorsque l’armée est placée dans
une telle situation, elle peut faire sortir la
victoire des revers.

Accordez des récompenses sans vous préoccuper
des usages habituels, publiez des ordres sans
respect des précédents, ainsi vous pourrez vous
servir de l’armée entière comme d’un seul
homme.

Éclairez toutes les démarches de l’ennemi, ne
manquez pas de prendre les mesures les plus
efficaces pour pouvoir vous assurer de la
personne de leur général ; faites tuer leur
général, car vous ne combattez jamais que
contre des rebelles.

Le nœud des opérations militaires dépend de
votre faculté de faire semblant de vous
conformer aux désirs de votre ennemi.

Ne divisez jamais vos forces ; la concentration
vous permet de tuer son général, même à une
distance de mille lieues ; là se trouve la
capacité d’atteindre votre objet d’une
manière ingénieuse.

Lorsque l’ennemi vous offre une opportunité,
saisissez-en vite l’avantage ; anticipez-le en
vous rendant maître de quelque chose qui lui
importe et avancez suivant un plan fixé
secrètement.

La doctrine de la guerre consiste à suivre la
situation de l’ennemi afin de décider de la
bataille.

Dès que votre armée sera hors des frontières,
faites-en fermer les avenues, déchirez les
instructions qui sont entre vos mains et ne
souffrez pas qu’on écrive ou qu’on reçoive
des nouvelles ; rompez vos relations avec les
ennemis, assemblez votre conseil et exhortez-le
à exécuter le plan ; après cela, allez à
l’ennemi.

Avant que la campagne soit commencée, soyez
comme une jeune fille qui ne sort pas de la
maison ; elle s’occupe des affaires du ménage,
elle a soin de tout préparer, elle voit tout,
elle entend tout, elle fait tout, elle ne se
mêle d’aucune affaire en apparence.

La campagne une fois commencée, vous devez avoir
la promptitude d’un lièvre qui, se trouvant
poursuivi par des chasseurs, tâcherait, par
mille détours, de trouver enfin son gîte, pour
s’y réfugier en sûreté.



Article XII

DE L’ART D ATTAQUER PAR LE FEU
Sun Tzu dit : Les différentes manières de
combattre par le feu se réduisent à cinq. La
première consiste à brûler les hommes ; la
deuxième, à brûler les provisions ; la
troisième, à brûler les bagages ; la
quatrième, à brûler les arsenaux et les
magasins ; et la cinquième, à utiliser des
projectiles incendiaires.

Avant que d’entreprendre ce genre de combat, il
faut avoir tout prévu, il faut avoir reconnu la
position des ennemis, il faut s’être mis au
fait de tous les chemins par où il pourrait
s’échapper ou recevoir du secours, il faut
s’être muni des choses nécessaires pour
l’exécution du projet, il faut que le temps et
les circonstances soient favorables.

Préparez d’abord toutes les matières
combustibles dont vous voulez faire usage : dès
que vous aurez mis le feu, faites attention à la
fumée. Il y a le temps de mettre le feu, il y a
le jour de le faire éclater : n’allez pas
confondre ces deux choses. Le temps de mettre le
feu est celui où tout est tranquille sous le
Ciel, où la sérénité paraît devoir être de
durée. Le jour de le faire éclater est celui
où la lune se trouve sous une des quatre
constellations, Qi, Pi, Y, Tchen. Il est rare que
le vent ne souffle point alors, et il arrive
très souvent qu’il souffle avec force.

Les cinq manières de combattre par le feu
demandent de votre part une conduite qui varie
suivant les circonstances : ces variations se
réduisent à cinq. Je vais les indiquer, afin
que vous puissiez les employer dans les occasions.

I. Dès que vous aurez mis le feu, si, après
quelque temps, il n’y a aucune rumeur dans le
camp des ennemis, si tout est tranquille chez
eux, restez vous-même tranquille,
n’entreprenez rien ; attaquer imprudemment,
c’est chercher à se faire battre. Vous savez
que le feu a pris, cela doit vous suffire : en
attendant, vous devez supposer qu’il agit
sourdement ; ses effets n’en seront que plus
funestes. Il est au-dedans ; attendez qu’il
éclate et que vous en voyiez des étincelles
au-dehors, vous pourrez aller recevoir ceux qui
ne chercheront qu’à se sauver.

II. Si peu de temps après avoir mis le feu, vous
voyez qu’il s’élève par tourbillons, ne
donnez pas aux ennemis le temps de l’éteindre,
envoyez des gens pour l’attiser, disposez
promptement toutes choses, et courez au combat.

III. Si malgré toutes vos mesures et tous les
artifices que vous aurez pu employer, il n’a
pas été possible à vos gens de pénétrer dans
l’intérieur, et si vous êtes forcé à ne
pouvoir mettre le feu que par dehors, observez de
quel côté vient le vent ; c’est de ce côté
que doit commencer l’incendie ; c’est par le
même côté que vous devez attaquer. Dans ces
sortes d’occasions, qu’il ne vous arrive
jamais de combattre sous le vent.

IV. Si pendant le jour le vent a soufflé sans
discontinuer, regardez comme une chose sûre que
pendant la nuit il y aura un temps où il cessera
; prenez là-dessus vos précautions et vos
arrangements.

V. Un général qui, pour combattre ses ennemis,
sait employer le feu toujours à propos est un
homme véritablement éclairé. Un général qui
sait se servir de l’eau et de l’inondation
pour la même fin est un excellent homme.
Cependant, il ne faut employer l’eau qu’avec
discrétion. Servez-vous-en, à la bonne heure ;
mais que ce ne soit que pour gâter les chemins
par où les ennemis pourraient s’échapper ou
recevoir du secours.

Les différentes manières de combattre par le
feu, telles que je viens de les indiquer, sont
ordinairement suivies d’une pleine victoire,
dont il faut que vous sachiez recueillir les
fruits. Le plus considérable de tous, et celui
sans lequel vous auriez perdu vos soins et vos
peines, est de connaître le mérite de tous ceux
qui se seront distingués, c’est de les
récompenser en proportion de ce qu’ils auront
fait pour la réussite de l’entreprise. Les
hommes se conduisent ordinairement par
l’intérêt ; si vos troupes ne trouvent dans
le service que des peines et des travaux, vous ne
les emploierez pas deux fois avec avantage.

La nécessité seule doit faire entreprendre la
guerre. Les combats, de quelque nature qu’ils
soient, ont toujours quelque chose de funeste
pour les vainqueurs eux-mêmes ; il ne faut les
livrer que lorsqu’on ne saurait faire la guerre
autrement.

Lorsqu’un souverain est animé par la colère
ou par la vengeance, qu’il ne lui arrive jamais
de lever des troupes. Lorsqu’un général
trouve qu’il a dans le cœur les mêmes
sentiments, qu’il ne livre jamais de combats.
Pour l’un et pour l’autre ce sont des temps
nébuleux : qu’ils attendent les jours de
sérénité pour se déterminer et pour
entreprendre.

S’il y a quelque profit à espérer en vous
mettant en mouvement, faites marcher votre armée
; si vous ne prévoyez aucun avantage, tenez-vous
en repos ; eussiez-vous les sujets les plus
légitimes d’être irrité, vous eût-on
provoqué, insulté même, attendez, pour prendre
votre parti, que le feu de la colère se soit
dissipé et que les sentiments pacifiques
s’élèvent en foule dans votre cœur.
N’oubliez jamais que votre dessein, en faisant
la guerre, doit être de procurer à État la
gloire, la splendeur et la paix, et non pas d’y
mettre le trouble, la désolation et la confusion.

Ce sont les intérêts du pays et non pas vos
intérêts personnels que vous défendez. Vos
vertus et vos vices, vos belles qualités et vos
défauts rejaillissent également sur ceux que
vous représentez. Vos moindres fautes sont
toujours de conséquence ; les grandes sont
souvent irréparables, et toujours très
funestes. Il est difficile de soutenir un royaume
que vous aurez mis sur le penchant de sa ruine ;
il est impossible de le relever, s’il est une
fois détruit : on ne ressuscite pas un mort.

De même qu’un prince sage et éclairé met
tous ses soins à bien gouverner, ainsi un
général habile n’oublie rien pour former de
bonnes troupes, et pour les employer à
sauvegarder État et à préserver l’armée.

Article XIII

DE LA CONCORDE ET DE LA DISCORDE
Sun Tzu dit : Si, ayant sur pied une armée de
cent mille hommes, vous devez la conduire
jusqu’à la distance de cent lieues, il faut
compter qu’au-dehors, comme au-dedans, tout
sera en mouvement et en rumeur. Les villes et les
villages dont vous aurez tiré les hommes qui
composent vos troupes ; les hameaux et les
campagnes dont vous aurez tiré vos provisions et
tout l’attirail de ceux qui doivent les
conduire ; les chemins remplis de gens qui vont
et viennent, tout cela ne saurait arriver qu’il
n’y ait bien des familles dans la désolation,
bien des terres incultes, et bien des dépenses
pour État

Sept cent mille familles dépourvues de leurs
chefs ou de leurs soutiens se trouvent tout à
coup hors d’état de vaquer à leurs travaux
ordinaires ; les terres privées d’un pareil
nombre de ceux qui les faisaient valoir
diminuent, en proportion des soins qu’on leur
refuse, la quantité comme la qualité de leurs
productions.

Les appointements de tant d’officiers, la paie
journalière de tant de soldats et l’entretien
de tout le monde creusent peu à peu les greniers
et les coffres du prince comme ceux du peuple, et
ne sauraient manquer de les épuiser bientôt.

Être plusieurs années à observer ses ennemis,
ou à faire la guerre, c’est ne point aimer le
peuple, c’est être l’ennemi de son pays ;
toutes les dépenses, toutes les peines, tous les
travaux et toutes les fatigues de plusieurs
années n’aboutissent le plus souvent, pour les
vainqueurs eux-mêmes, qu’à une journée de
triomphe et de gloire, celle où ils ont vaincu.
N’employer pour vaincre que la voie des sièges
et des batailles, c’est ignorer également et
les devoirs de souverain et ceux de général ;
c’est ne pas savoir gouverner ; c’est ne pas
savoir servir État

Ainsi, le dessein de faire la guerre une fois
formé, les troupes étant déjà sur pied et en
état de tout entreprendre, ne dédaignez pas
d’employer les artifices.

Commencez par vous mettre au fait de tout ce qui
concerne les ennemis ; sachez exactement tous les
rapports qu’ils peuvent avoir, leurs liaisons
et leurs intérêts réciproques ; n’épargnez
pas les grandes sommes d’argent ; n’ayez pas
plus de regret à celui que vous ferez passer
chez l’étranger, soit pour vous faire des
créatures, soit pour vous procurer des
connaissances exactes, qu’à celui que vous
emploierez pour la paie de ceux qui sont
enrôlés sous vos étendards : plus vous
dépenserez, plus vous gagnerez ; c’est un
argent que vous placez pour en retirer un gros
intérêt.

Ayez des espions partout, soyez instruit de tout,
ne négligez rien de ce que vous pourrez
apprendre ; mais, quand vous aurez appris quelque
chose, ne la confiez pas indiscrètement à tous
ceux qui vous approchent.

Lorsque vous emploierez quelque artifice, ce
n’est pas en invoquant les Esprits, ni en
prévoyant à peu près ce qui doit ou peut
arriver, que vous le ferez réussir ; c’est
uniquement en sachant sûrement, par le rapport
fidèle de ceux dont vous vous servirez, la
disposition des ennemis, eu égard à ce que vous
voulez qu’ils fassent.

Quand un habile général se met en mouvement,
l’ennemi est déjà vaincu : quand il combat,
il doit faire lui seul plus que toute son armée
ensemble ; non pas toutefois par la force de son
bras, mais par sa prudence, par sa manière de
commander, et surtout par ses ruses. Il faut
qu’au premier signal une partie de l’armée
ennemie se range de son côté pour combattre
sous ses étendards : il faut qu’il soit
toujours le maître d’accorder la paix et de
l’accorder aux conditions qu’il jugera à
propos.

Le grand secret de venir à bout de tout consiste
dans l’art de savoir mettre la division à
propos ; division dans les villes et les
villages, division extérieure, division entre
les inférieurs et les supérieurs, division de
mort, division de vie.

Ces cinq sortes de divisions ne sont que les
branches d’un même tronc. Celui qui sait les
mettre en usage est un homme véritablement digne
de commander ; c’est le trésor de son
souverain et le soutien de l’empire.

J’appelle division dans les villes et les
villages celle par laquelle on trouve le moyen de
détacher du parti ennemi les habitants des
villes et des villages qui sont de sa domination,
et de se les attacher de manière à pouvoir
s’en servir sûrement dans le besoin.

J’appelle division extérieure celle par
laquelle on trouve le moyen d’avoir à son
service les officiers qui servent actuellement
dans l’armée ennemie.

Par la division entre les inférieurs et les
supérieurs, j’entends celle qui nous met en
état de profiter de la mésintelligence que nous
aurons su mettre entre alliés, entre les
différents corps, ou entre les officiers de
divers grades qui composent l’armée que nous
aurons à combattre.

La division de mort est celle par laquelle,
après avoir fait donner de faux avis sur
l’état où nous nous trouvons, nous faisons
courir des bruits tendancieux, lesquels nous
faisons passer jusqu’à la cour de son
souverain, qui, les croyant vrais, se conduit en
conséquence envers ses généraux et tous les
officiers qui sont actuellement à son service.

La division de vie est celle par laquelle on
répand l’argent à pleines mains envers tous
ceux qui, ayant quitté le service de leur
légitime maître, ont passé de votre côté, ou
pour combattre sous vos étendards, ou pour vous
rendre d’autres services non moins essentiels.

Si vous avez su vous faire des créatures dans
les villes et les villages des ennemis, vous ne
manquerez pas d’y avoir bientôt quantité de
gens qui vous seront entièrement dévoués. Vous
saurez par leur moyen les dispositions du grand
nombre des leurs à votre égard, ils vous
suggéreront la manière et les moyens que vous
devez employer pour gagner ceux de leurs
compatriotes dont vous aurez le plus à craindre
; et quand le temps de faire des sièges sera
venu, vous pourrez faire des conquêtes, sans
être obligé de monter à l’assaut, sans coup
férir, sans même tirer l’épée.

Si les ennemis qui sont actuellement occupés à
vous faire la guerre ont à leur service des
officiers qui ne sont pas d’accord entre eux ;
si de mutuels soupçons, de petites jalousies,
des intérêts personnels les tiennent divisés,
vous trouverez aisément les moyens d’en
détacher une partie, car quelque vertueux
qu’ils puissent être d’ailleurs, quelque
dévoués qu’ils soient à leur souverain,
l’appât de la vengeance, celui des richesses
ou des postes éminents que vous leur promettez,
suffiront amplement pour les gagner ; et quand
une fois ces passions seront allumées dans leur
cœur, il n’est rien qu’ils ne tenteront pour
les satisfaire.

Si les différents corps qui composent l’armée
des ennemis ne se soutiennent pas entre eux,
s’ils sont occupés à s’observer
mutuellement, s’ils cherchent réciproquement
à se nuire, il vous sera aisé d’entretenir
leur mésintelligence, de fomenter leurs
divisions ; vous les détruirez peu à peu les
uns par les autres, sans qu’il soit besoin
qu’aucun d’eux se déclare ouvertement pour
votre parti ; tous vous serviront sans le
vouloir, même sans le savoir.

Si vous avez fait courir des bruits, tant pour
persuader ce que vous voulez qu’on croie de
vous, que sur les fausses démarches que vous
supposerez avoir été faites par les généraux
ennemis ; si vous avez fait passer de faux avis
jusqu’à la cour et au conseil même du prince
contre les intérêts duquel vous avez à
combattre ; si vous avez su faire douter des
bonnes intentions de ceux mêmes dont la
fidélité à leur prince vous sera la plus
connue, bientôt vous verrez que chez les ennemis
les soupçons ont pris la place de la confiance,
que les récompenses ont été substituées aux
châtiments et les châtiments aux récompenses,
que les plus légers indices tiendront lieu des
preuves les plus convaincantes pour faire périr
quiconque sera soupçonné.

Alors les meilleurs officiers, leurs ministres
les plus éclairés se dégoûteront, leur zèle
se ralentira ; et se voyant sans espérance
d’un meilleur sort, ils se réfugieront chez
vous pour se délivrer des justes craintes dont
ils étaient perpétuellement agités, et pour
mettre leurs jours à couvert.

Leurs parents, leurs alliés ou leurs amis seront
accusés, recherchés, mis à mort. Les complots
se formeront, l’ambition se réveillera, ce ne
seront plus que perfidies, que cruelles
exécutions, que désordres, que révoltes de
tous côtés.

Que vous restera-t-il à faire pour vous rendre
maître d’un pays dont les peuples voudraient
déjà vous voir en possession ?

Si vous récompensez ceux qui se seront donnés
à vous pour se délivrer des justes craintes
dont ils étaient perpétuellement agités, et
pour mettre leurs jours à couvert ; si vous leur
donnez de l’emploi, leurs parents, leurs
alliés, leurs amis seront autant de sujets que
vous acquerrez à votre prince.

Si vous répandez l’argent à pleines mains, si
vous traitez bien tout le monde, si vous
empêchez que vos soldats ne fassent le moindre
dégât dans les endroits par où ils passeront,
si les peuples vaincus ne souffrent aucun
dommage, assurez-vous qu’ils sont déjà
gagnés, et que le bien qu’ils diront de vous
attirera plus de sujets à votre maître et plus
de villes sous sa domination que les plus
brillantes victoires.

Soyez vigilant et éclairé ; mais montrez à
l’extérieur beaucoup de sécurité, de
simplicité et même d’indifférence ; soyez
toujours sur vos gardes, quoique vous paraissiez
ne penser à rien ; défiez-vous de tout, quoique
vous paraissiez sans défiance ; soyez
extrêmement secret, quoiqu’il paraisse que
vous ne fassiez rien qu’à découvert ; ayez
des espions partout ; au lieu de paroles,
servez-vous de signaux ; voyez par la bouche,
parlez par les yeux ; cela n’est pas aisé,
cela est très difficile. On est quelquefois
trompé lorsqu’on croit tromper les autres. Il
n’y a qu’un homme d’une prudence
consommée, qu’un homme extrêmement éclairé,
qu’un sage du premier ordre qui puisse employer
à propos et avec succès l’artifice des
divisions. Si vous n’êtes point tel, vous
devez y renoncer ; l’usage que vous en feriez
ne tournerait qu’à votre détriment.

Après avoir enfanté quelque projet, si vous
apprenez que votre secret a transpiré, faites
mourir sans rémission tant ceux qui l’auront
divulgué que ceux à la connaissance desquels il
sera parvenu. Ceux-ci ne sont point coupables
encore à la vérité, mais ils pourraient le
devenir. Leur mort sauvera la vie à quelques
milliers d’hommes et assurera la fidélité
d’un plus grand nombre encore.

Punissez sévèrement, récompensez avec largesse
: multipliez les espions, ayez-en partout, dans
le propre palais du prince ennemi, dans
l’hôtel de ses ministres, sous les tentes de
ses généraux ; ayez une liste des principaux
officiers qui sont à son service ; sachez leurs
noms, leurs surnoms, le nombre de leurs enfants,
de leurs parents, de leurs amis, de leurs
domestiques ; que rien ne se passe chez eux que
vous n’en soyez instruit.

Vous aurez vos espions partout : vous devez
supposer que l’ennemi aura aussi les siens. Si
vous venez à les découvrir, gardez-vous bien de
les faire mettre à mort ; leurs jours doivent
vous être infiniment précieux. Les espions des
ennemis vous serviront efficacement, si vous
mesurez tellement vos démarches, vos paroles et
toutes vos actions, qu’ils ne puissent jamais
donner que de faux avis à ceux qui les ont
envoyés.

Enfin, un bon général doit tirer parti de tout
; il ne doit être surpris de rien, quoi que ce
soit qui puisse arriver. Mais par-dessus tout, et
de préférence à tout, il doit mettre en
pratique ces cinq sortes de divisions. Rien
n’est impossible à qui sait s’en servir.

Défendre les États de son souverain, les
agrandir, faire chaque jour de nouvelles
conquêtes, exterminer les ennemis, fonder même
de nouvelles dynasties, tout cela peut n’être
que l’effet des dissensions employées à
propos.

Telle fut la voie qui permit l’avènement des
dynasties Yin et Tcheou, lorsque des serviteurs
transfuges contribuèrent à leur élévation.

Quel est celui de nos livres qui ne fait
l’éloge de ces grands ministres ! L’Histoire
leur a-t-elle jamais donné les noms de traîtres
à leur patrie, ou de rebelles à leur souverain
? Seul le prince éclairé et le digne général
peuvent gagner à leur service les esprits les
plus pénétrants et accomplir de vastes desseins.

Une armée sans agents secrets est un homme sans
yeux ni oreilles.
I

PRELIMINARY RECKONING



The words of Sun the Master:—

To all nations War is a great matter. Upon the
army death or life depend: it is the means of the
existence or destruction of the State.Therefore it must be diligently studied.

Now, in war, besides stratagem and the situation,
there are five indispensable matters. The first
is called The Way; the second, Heaven; the
third, Earth; the fourth, the Leader; the fifth,
Law.

The Way or the proper conduct of man. If the
ruling authority be upright, the people are
united: fearless of danger, their lives are at
the service of their Lord.

Heaven. Yin and Yang; heat and cold; time and
season.

Earth. Distance; nature; extent; strategic
position.

The Leader. Intelligence; truth; benevolence;
courage and strictness.

Law. Partition and ordering of troops.

These things must be known by the leader: to know
them is to conquer; to know them not is to be
defeated.

Further, with regard to these and the following
seven matters, the condition of the enemy must be
compared with our own.

The seven matters are:—

The virtue of the prince; the ability of the
general; natural advantages; the discipline of
the armies; the strength of the soldiers;
training of the soldiers; justice both in reward
and punishment.

Knowing these things, I can foretell the victor.
If a general under me fight according to my
plans, he always conquers, and I continue to
employ him; if he differ from my plans, he will
be defeated and dismissed from my service.

Wherefore, with regard to the foregoing,
considering that with us lies the advantage, and
the generals agreeing, we create a situation
which promises victory; but as the moment and
method cannot be fixed beforehand, the plan must
be modified according to circumstances.

War is a thing of pretence; therefore, when
capable of action, we pretend disability; when
near to the enemy, we pretend to be far; when far
away, we pretend to be near.

Allure the enemy by giving him a small advantage.
Confuse and capture him. If there be defects,
give an appearance of perfection, and awe the
enemy. Pretend to be strong, and so cause the
enemy to avoid you. Make him angry, and confuse
his plans. Pretend to be inferior, and cause him
to despise you. If he have superabundance of
strength, tire him out; if united, make divisions
in his camp. Attack weak points, and appear in
unexpected places.

These are the secrets of the successful
strategist, therefore they must not be made known
beforehand.

At the reckoning in the Sanctuary before
fighting, victory is to the side that excels in
the foregoing matters. They that have many of
these will conquer; they that have few will not
conquer; hopeless, indeed, are they that have
none.

If the condition of both sides with regard to
these matters be known, I can foretell the victor.








































































































































II

OPERATIONS OF WAR

Sun the Master said:—

Now the requirements of war are such that we need
a thousand light chariots with four horses each;
a thousand leather-covered chariots, and one
hundred thousand armoured men; and we must send
supplies to distant fields. Wherefore the cost at
home and in the field, the entertainment of
guests, glue and lacquer for repairs, and
necessities for the upkeep of waggons and armour
are such that in one day a thousand pieces of
gold are spent. With that amount a force of one
hundred thousand men can be raised:— you have
the instruments of victory.

But, even if victorious, let the operations long
continue, and the soldiers’ ardour decreases,
the weapons become worn, and, if a siege be
undertaken, strength disappears.

Again, if the war last long, the country’s
means do not suffice. Then, when the soldiers are
worn out, weapons blunted, strength gone and
funds spent, neighbouring princes arise and
attack that weakened country. At such a time the
wisest man cannot mend the matter.

For, while quick accomplishment has been known to
give the victory to the unskilful, the skilful
general has never gained advantage from lengthy
operations. In fact, there never has been a
country which has benefited from a prolonged war.

He who does not know the evils of war will not
reap advantage thereby. He who is skilful in war
does not make a second levy, does not load his
supply waggons thrice.

War material and arms we obtain from home, but
food sufficient for the army’s needs can be
taken from the enemy.

The cost of supplying the army in distant fields
is the chief drain on the resources of a state:
if the war be distant, the citizens are
impoverished.

In the neighbourhood of an army prices are high,
and so the money of the soldiers and followers is
used up. Likewise the state funds are exhausted,
and frequent levies must be made; the strength of
the army is dissipated, money is spent, the
citizen’s home swept bare: in all, seven-tenths
of his income is forfeited. Again, as regards
State property, chariots are broken, horses worn
out, armour and helmet, arrow and bow, spear,
shield, pike and fighting tower, waggon and oxen
used and gone, so that six-tenths of the
Government’s income is spent.

Therefore the intelligent general strives to feed
on the enemy; one bale of the enemy's rice counts
as twenty from our own waggons; one bundle of the
enemy’s forage is better than twenty of our own.

Incitement must be given to vanquish the enemy.

They who take advantage of the enemy should be
rewarded.

They who are the first to lay their hands on more
than ten of the enemy’s chariots should be
rewarded; the enemy’s standard on the chariots
exchanged for our own; the captured chariots
mixed with our own chariots and taken into use.

The accompanying warriors must be treated well,
so that, while the enemy is beaten, our side
increases in strength,

Now the object of war is victory; not lengthy
operations, even skilfully conducted.

The good general is the lord of the people’s
lives, the guardian of the country’s welfare.














































































III

THE ATTACK BY STRATAGEM

Sun the Master said:—

Now by the laws of war, better than defeating a
country by fire and the sword, is to take it
without strife.

Better to capture the enemy's army intact than to
overcome it after fierce resistance.

Better to capture the “Lu,”[1] the “Tsu”
or the “Wu” whole, than to destroy them in
battle.

To fight and conquer one hundred times is not the
perfection of attainment, for the supreme art is
to subdue the enemy without fighting.

Wherefore the most skilful warrior outwits the
enemy by superior stratagem; the next in merit
prevents the enemy from uniting his forces; next
to him is he who engages the enemy’s army;
while to besiege his citadel is the worst
expedient. A siege should not be undertaken if it
can possibly be avoided. For, before a siege can
be commenced, three months are required for the
construction of stages, battering-rams and siege
engines; then a further three months are required
in front of the citadel, in order to make the
“Chuyin.”[2] Wherefore the general is
angered, his patience exhausted, his men surge
like ants against the ramparts before the time is
ripe, and one-third of them are killed to no
purpose. Such are the misfortunes that sieges
entail.

Therefore the master of war causes the enemy’s
forces to yield, but without fighting; he
captures his fortress, but without besieging it;
and without lengthy fighting takes the enemy’s
kingdom. Without tarnishing his weapons he gains
the complete advantage.

This is the assault by stratagem. By the rules of
war, if ten times as strong as the enemy,
surround him; with five times his strength,
attack; with double his numbers, divide. If equal
in strength, exert to the utmost, and fight; if
inferior in numbers, manœuvre and await the
opportunity; if altogether inferior, offer no
chance of battle. A determined stand by inferior
numbers does but lead to their capture.

The warrior is the country’s support. If his
aid be entire, the country is of necessity
strong; if it be at all deficient, then is the
country weak.

Now a prince may embarrass his army in three
ways, namely:—

Ignorant that the army in the field should not
advance, to order it to go forward; or, ignorant
that the army should not retreat, order it to
retire.

This is to tie the army as with a string,

Ignorant of military affairs, to rule the armies
in the same way as the state.

This is to perplex the soldiers.

Ignorant of the situation of the army, to settle
its dispositions. This is to fill the soldiers
with distrust.

If the army be perplexed and distrustful, then
dangers from neighbouring princes arise. The army
is confounded, and offered up to the enemy,

There are five occasions when victory can be
foretold:—

When the general knows the time to fight and when
not to fight; or understands when to employ large
or small numbers; when government and people are
of one mind; when the state is prepared, and
chooses the enemy’s unguarded moment for
attack; when the general possesses ability, and
is not interfered with by his prince.

These five things are the heralds of victory.

It has been said aforetime that he who knows both
sides has nothing to fear in a

hundred fights; he who is ignorant of the enemy,
and fixes his eyes only on his own side,
conquers, and the next time is defeated; he who
not only is ignorant of the enemy, but also of
his own resources, is invariably defeated,






































































































































































































































IV

THE ORDER OF BATTLE

Sun the Master said:—

The ancient masters of war first made their
armies invincible, then waited until the
adversary could with certainty be defeated.

The causes of defeat come from within; victory is
born in the enemy’s camp.

Skilful soldiers make defeat impossible, and
further render the enemy incapable of victory.

But, as it is written, the conditions necessary
for victory may be present, but they cannot
always be obtained.

If victory be unattainable, we stand on the
defensive; if victory be sure, we attack.

Deficiency compels defence; super-abundance
permits attack.

The skilful in defence crouch, hidden in the
deepest shades; the skilful in attack push to the
topmost heaven.[1]

If these precepts be observed, victory is certain.

A victory, even if popularly proclaimed as such
by the common folk, may not be a true success. To
win in fight, and for the kingdom to say, “Well
done,” does not mark the summit of attainment.
To lift an autumn fleece[2]is no proof of
strength; the eyes that only see the sun and moon
are not the eagle’s; to hear the thunder is no
great thing.

As has been said aforetime, the able warrior
gains the victory without desperate and bloody
engagements, and wins thereby no reputation for
wisdom or brave deeds. To fight is to win, for he
attacks only when the enemy has sown the seeds of
defeat.

Moreover, the skilful soldier in a secure
position does not let pass the moment when the
enemy should be attacked. The army that conquers
makes certain of victory, and then seeks battle.

The army destined to defeat, fights, trusting
that chance may bring success to its arms.

The skilful leader is steadfast in the “Way”;
upholds the Law, and thereby controls the issue.

Touching the laws of war, it is said: first, the
rule; second, the measure; third, the tables;
fourth, the scales; fifth, the foretelling of
victory.

For the rule is the survey of land; the measure
tells the amount of that land's produce; the
tables its population; from the seales their
weight or quality is made known; and then can we
calculate victory or defeat.

The army that conquers as against the army
destined to defeat, is as a beam against a
feather in the scales. The attack of conquering
forces is as the outburst of long-pent-up waters
into sunken valleys.

Such are the orders of battle.

























































































































































































V

THE SPIRIT OF THE TROOPS

Sun the Master said:—

The control of large numbers is possible, and
like unto that of small numbers, if we subdivide
them.

By means of drum, bell and flag,[1] the direction
of large forces in battle is possible, and like
unto the direction of small forces.

By the skilful interchange of normal and abnormal
manœuvres are the armies certainly preserved
from defeat.

The enemy is crushed, like the fall of a
grindstone upon an egg, by knowledge of his
strength and weakness, and by the employment of
truth and artifice,

Moreover, in battle the enemy is engaged with the
normal and defeated by the abnormal force.[2]

The abnormal force, skilfully handled, is like
the heaven and earth, eternal; as the tides and
the flow of rivers, unceasing; like the sun and
moon, for ever interchanging; coming and passing,
as the seasons.

There are five notes; but by combinations,
innumerable harmonies are produced. There are but
five colours; but if we mix them, the shades are
infinite. There are five tastes, but if we mix
them there are more flavours than the palate can
distinguish.[3]

In war there are but two forces, the normal and
the abnormal; but they are capable of infinite
variation. Their mutual interchange is like a
wheel, having neither beginning or end. They are
a mystery that none can penetrate. As the rush of
rock-shouldering torrents, so is the spirit of
the troops.

Like the well-judged flight of the falcon, in a
flash crushing its quarry, so should the stroke
be timed.

Wherefore the spirit of the good fighter is
terrifying, his occasions sudden; like the
stretched cross-bow, whose string is released at
the touch of the trigger.

In the maze and tumult of the battle, there is no
confusion; in the thick of action the battle
array is impenetrable.

If discipline be perfect, disorder can be
simulated; if truly bold, we can feign fear; if
really strong, we can feign weakness.

We simulate disorder by subdivision; fear, by
spirit; weakness, by battle formation.

We set the enemy in motion by adopting different
formations to which he must conform.

If we offer the enemy a point of advantage, he
will certainly take it: we give him an advantage,
set him in motion and then fall upon him.
Wherefore the good fighter seeks victory from
spirit, and does not depend entirely upon the
skill of his men. He is careful in his choice,
and leaves the rest to battle force; yet, when an
opening or advantage shows, he pushes it to its
limits.

As a log or rock which, motionless on flat
ground, yet moves with ever-increasing force when
set on an incline, so await the opportunity, and
so act when the opportunity arrives.

If the general be skilful, the spirit of his
troops is as the impetus of a round stone rolled
from the top of a high mountain.












































































































VI

EMPTINESS AND STRENGTH

Sun the Master said:—

To be the first in the field, and there to await
the enemy, is to husband strength.

To be late, and hurrying to advance to meet the
foe, is exhausting. The good fighter contrives to
make the enemy approach; he does not allow
himself to be beguiled by the enemy.

By offering an apparent advantage, he induces the
enemy to take up a position that will cause his
defeat; he plants obstructions to dissuade him
from acting in such a way as to threaten his own
dispositions.

If the enemy be at rest in comfortable quarters,
harass him; if he be living in plenty, cut off
his supplies; if sitting composedly awaiting
attack, cause him to move.

This may be done by appearing where the enemy is
not, and assaulting unexpected points.

If we go where the enemy is not, we may go a
thousand leagues without exhaustion.

If we attack those positions which the enemy has
not defended, we invariably take them: but on the
defence we must be strong, even where we are not
likely to be attacked.

Against those skilful in attack, the enemy does
not know where to defend: against those skilful
in defence, the enemy does not know where to
attack.

Now the secrets of the art of offence are not to
be easily apprehended, as a certain shape or
noise can be understood, of the senses; but when
these secrets are once learnt, the enemy is
mastered.

We attack, and the enemy cannot resist, because
we attack his insufficiency; we retire, and the
enemy cannot pursue, because we retire too
quickly.

Again, when we are anxious to fight, but the
enemy is serenely secure behind high walls and
deep moats; we attack some such other place that
he must certainly come out to relieve.

When we do not want to fight, we occupy an
unfortified line; and prevent the enemy from
attacking by keeping him in suspense.

By making feints, and causing the enemy to be
uncertain as to our movements, we unite, whilst
he must divide.

We become one body; the enemy being separated
into ten parts. We attack the divided ten with
the united one. We are many, the enemy is few,
and in superiority of numbers there is economy of
strength.

The place selected for attack must be kept
secret. If the enemy know not where he will be
attacked, he must prepare in every quarter, and
so be everywhere weak.

If the enemy strengthen his front, he must weaken
his rear; if he strengthen his right, his left is
weakened; and if he strengthen his left, his
right is weakened.

Everywhere to make preparations, is to be
everywhere weak. The enemy is weakened by his
extended preparations, and we gain in strength.

Having decided on the place and day of attack,
though the enemy be a hundred leagues away, we
can defeat him.

If the ground and occasion be not known, the
front cannot help the rear; the left cannot
support the right, nor the right the left, nor
the rear the front. For on occasion, the parts of
the army are two score leagues apart, while a
distance of four or five leagues is comparatively
close.

The soldiers of Wu[1]are less than the soldiers
of Yueh; but as superiority in numbers does not
of necessity bring victory, I say, then, that we
may obtain the victory,

If the enemy be many in number, prevent him from
taking advantage of his superiority, and
ascertain his plan of operations. Provoke the
enemy and discover the state of his troops; feint
and discover the strength of his position. Flap
wings, and unmask his sufficiency or
insufficiency. By constant feints and excursions,
we may produce on the enemy an impression of
intangibility, which neither spies nor art can
dispel.

The general makes his plans in accordance with
the dispositions of the enemy, and puts his hosts
in motion; but the multitude cannot appreciate
the general’s intention; they see the signs of
victory, but they cannot discover the means. If a
victory be gained by a certain stratagem, do not
repeat it. Vary the stratagem according to
circumstances.

An army may be likened to water.

Water leaves dry the high places, and seeks the
hollows. An army turns from strength and attacks
emptiness.

The flow of water is regulated by the shape of
the ground; victory is gained by acting in
accordance with the state of the enemy.

The shape of water is indeterminate; likewise the
spirit of war is not fixed.

The leader who changes his tactics in accordance
with his adversary, and thereby controls the
issue, may be called the God of war.

Among the five elements[2] there is no settled
precedence; the four seasons come and go; the
days are long and short; and the moon waxes and
wanes. So in war there is no fixity.



















































































































































































































VII

BATTLE TACTICS

Sun the Master said:—

For the most part, military procedure is as
follows:—

The general receives orders from his lord;
assembles and settles harmony among the forces,
and takes the field.

There is nothing more difficult than Battle
Tactics. Their difficulty lies in the calculation
of time and distance, and the reversal of
misfortune.

To make the enemy take a circuitous route by a
show of gain, and then, whilst starting after
him, to arrive before him, is to be a master of
the art of manœuvre.

The operations of an army may reap advantage; the
wrangles of a multitude are frought with peril.

Employing our whole force at one time in order to
gain advantage over the enemy, we may not have
time enough to gain our object. If we push on
with a portion of the force only, the transport
is lost. Discarding helmet and armour; stopping
neither day nor night; marching double distance;
doing double work; and finally contending with
the enemy at a distance of a hundred leagues:
results in the loss of the general. Since the
strong men arrive first, and the tired drop in
rear, only one-tenth of the forces is available.

A forced march of fifty leagues to secure an
advantage may result in failure to the leader of
the vanguard, for only half his men will arrive.

After a forced march of thirty leagues to secure
an advantage, only two-thirds of the army will be
available.

Further, a lack of ammunition, of supplies, or of
stores, may lead to disaster.

The ruler who is ignorant of the designs of
neighbouring princes, cannot treat with them.

He who is ignorant of mountain and forest, defile
and marsh, cannot lead an army. He who does not
employ a guide, cannot gain advantage from the
ground.

Disguise your movements; await a favourable
opportunity; divide or unite according to
circumstance.

Let your attack be swift as the wind; your march
calm like the forest;[1] your occupation
devastating as fire. In defence, as a mountain
rest firm; like darkness impenetrable to the
enemy. Let your movements be swift as the
lightning.

Let as many as possible take part in the plunder:
distribute the profit from the captured territory.

So he who understands the crooked and the
straight way conquers.

These are the methods of Battle Tactics.

According to the ancient books on war, the drum
and bell are used, because the voice does not
carry; the flag is used to assist the sight. The
use of bell, drum, banner and flag is to attract
the united attention of eye and ear. When all are
united, the strong are not left to go forward
alone, the cowardly are not free to retreat
unrestricted. In this way can a multitude be used.

Therefore in night fighting, beacons and drums
are largely used; in day fighting, a great number
of banners and flags and the enemy's eyes and
ears are confounded.

We thus awe his army, and defeat his general’s
ambition.

In the morning the spirits are keen; at midday
there is a laziness; in the evening a desire to
return. Wherefore, he who uses his soldiers well,
avoids the time when the spirits are keen; but
attacks the enemy when he is languid or seeking
his camp.

Thus should the nature of energy be turned to
account.

To oppose confusion with order, clamour with
quiet, is to have the heart under control,

To await an enemy from a distance, to oppose
hunger with satiety, rest with fatigue, is the
way to husband strength.

Do not attack where lines of banners wave, nor
the serried ranks of battle spread, but patiently
await your time.

Do not attack an enemy on high ground, nor one
who has high ground at his back. Do not pursue an
enemy who is imitating flight; do not attack a
spirited enemy.

If the enemy offer an allurement, do not take it.

Do not interfere with an enemy who has struck
camp, and is about to retire. When surrounding an
enemy, allow him an outlet. Do not press a
desperate enemy.

These are the methods of employing troops.









































































































































































































VIII

THE NINE CHANGES

Sun the Master said:—

In general, the procedure of war is:— the
Leader, having received orders from his lord,
assembles the armies.

Do not camp on marshy or low-lying ground; enter
into friendly relations with neighbouring states;
do not linger in a far country; use stratagem in
mountainous and wooded country; on death ground,
fight.

There are always roads that must be avoided;
forces that must not be attacked; castles that
must not be besieged; ground that must not be
chosen for encounter; orders from the lord that
must not be obeyed.

The general who knows the Nine Changes
understands the use of troops; on the contrary,
he who does not understand them, can make no use
of his topographical knowledge.

In the management of armies, if the art of the
Nine Changes be understood, a knowledge of the
Five Advantages is of no avail.

The wise man considers well both advantage and
disadvantage. He sees a way out of adversity, and
on the day of victory to danger is not blind.

In reducing an enemy to submission, inflict all
possible damage upon him; make him undertake
useless adventures; also make neighbouring rulers
move as you would desire them by tempting them
with gain. Wherefore in the conduct of war do not
depend on the enemy’s not coming, but rely on
your own preparations; do not count on the enemy
not attacking your fortress, but leave nothing
undefended.

Generals must be on their guard against these
five dangerous faults:—

Blind impetuosity, which leads to death.

Over-cautiousness, which leads to capture.

Quick temper, which brings insult.

A too rigid propriety, which invites disgrace.

Over-regard for the troops, which causes
inconvenience.

These five faults in the leader are disastrous in
war. The overthrow of the army and the slaughter
of the general arise from them. Therefore they
must be carefully considered.































































































































































































































































































IX

MOVEMENT OF TROOPS

Sun the Master said:—

Touching the disposal of troops and observation
of the enemy in relation to mountain warfare:—

Cross mountains and camp in valleys, selecting
positions of safety.

Place the army on high ground, and avoid an enemy
in high places.

In relation to water:—

After crossing waters, pass on immediately to a
distance. When the enemy is crossing a stream, do
not meet and engage him in the waters, but strike
when half his force has passed over. Do not
advance on an enemy near water, but place the
army on high ground, and in safety.

Do not fight when the enemy is between the army
and the source of the river. With regard to
marshes:—

Cross salty marshes quickly; do not linger near
them.

If by chance compelled to fight in the
neighbourhood of a marsh, seek a place where
there is water and grass, and trees in plenty in
the rear.

In open country place the army in a convenient
place with rising ground in the right rear; so
that while in front lies death, behind there is
safety.

Such is war in flat country.

Huangti, by observing these things, gained the
victory over four Princes.

As a rule, the soldiers prefer high ground to
low. They prefer sunny places to those the sun
does not reach.

If the health of the troops be considered, and
they are encamped on high and sunny ground,
diseases will be avoided, and victory made
certain.

If there be rising ground, encamp on its sunny
side and in front of it; for thereby the soldiers
are benefited, and the ground used to our
advantage. If, owing to rains in the upper
reaches, the river become turbulent, do not cross
until the waters have quieted.

Steep and impassable valleys; well-like places;
confined places; tangled impenetrable ground;
swamps and bogs; narrow passages with
pitfalls:—quickly pass from these, and approach
them not. Cause the enemy to approach near to
them, but keep yourself from these places; face
them, so that the enemy has them in his rear,

If there be near to the army, precipices, ponds,
meres, reeds and rushes, or thick forests and
trees, search them thoroughly. These are places
where the enemy is likely to be in ambush.

When the enemy is close, but quiet, he is strong
in reliance on natural defences.

If the enemy challenge to fight from afar, he
wishes you to advance.

If the enemy be encamped in open country, it is
with some special object in view

Movement among the trees shows that the enemy is
advancing. Broken branches and trodden grass, as
of the passing of a large host, must be regarded
with suspicion.

The rising of birds shows an ambush.

Startled beasts show that the enemy is stealthily
approaching from several sides. High, straight
spurts of dust betoken that chariots are coming.

Long, low masses of dust show the coming of
infantry.

Here and there, thin and high columns of dust are
signs that firewood and fodder are being
collected.

Small clouds of dust moving to and fro are signs
that the enemy is preparing to encamp for a short
time.

Busy preparations and smooth words show that the
enemy is about to advance to attack,

Big words, and the spurring forward of horsemen,
are signs that the enemy is about to retire.

An advance of the light chariots to the flanks of
the camp is a sign that the enemy is coming forth
to fight. Without consultation, suddenly to
desire an armistice, is a mark of ulterior design.

The passing to and fro of messengers, and the
forming up of troops, show that the enemy has
some movement on foot.

An advance, followed by sudden retirement, is a
lure to attack.

When the enemy use their weapons to rest upon,
they are hungry.

If the drawers of water drink at the river, the
enemy is suffering from thirst.

Disregard of booty that lies ready at hand is a
sign of exhaustion.

The clustering of birds round a position shows
that it is unoccupied.

Voices calling in the night betoken alarm.

Disorder in the army is a sign that the general
is disregarded.

A changing about of flags and banners is a sign
that the army is unsettled.

If the officers be angry, it is because the
soldiers are tired, and slow to obey.

The killing of horses for food shows that the
enemy is short of provisions.

When the cooking-pots are hung up on the wall and
the soldiers turn not in again, the enemy is at
an end of his resources.

Exceeding graciousness and familiarity on the
part of the general show that he has lost the
confidence of the soldiers.

Frequent rewards show that discipline is at an
end.

Frequent punishments are a sign that the general
is in difficulties.

The general who first blusters, and then is
obsequious, is without perception.

He who offers apologies and hostages is anxious
for a truce.

When both sides, eager for a fight, face each
other for a considerable time, neither advancing
nor retiring, the occasion requires the utmost
vigilance and circumspection.

Numbers are no certain mark of strength.

Even if incapable of a headlong assault, if the
forces be united, and the enemy’s condition
ascertained, victory is possible,

He who without taking thought makes light of the
enemy is certain to be captured.

If a general who is strange to the troops punish
them, they cease to obey him. If they are not
obedient, they cannot be usefully employed.

If the troops know the general, but are not
affected by his punishments, they are useless.

By humane treatment we obtain obedience;
authority brings uniformity. Thus we obtain
victory.

If the people have been trained in obedience from
the beginning, they respect their leader's
commands.

If the people be not early trained to obedience,
they do not respect their leader's commands.







































































































































































































































X

GROUND

Sun the Master said:—

With regard to the different natures of ground
there are:—

Open ground; broken ground; suspended ground;
defiles; precipices; far countries.

Open ground is that where either side has liberty
of movement: be quick to occupy any high ground
in the neighbourhood and consider well the line
of supplies.

Broken ground. Advance is easy, but retreat from
it is difficult. Here, if the enemy be not
prepared, we may win: but should he be prepared,
and defeat us, and retreat be impossible, then
there is disaster.

Suspended ground. The side that takes the
initiative is under a disadvantage. Here, if the
enemy offer some allurement, we should not
advance: but rather, by feigning retreat, wait
until he has put forth half his force. Then we
may attack him with advantage.

Defiles, make haste to occupy; garrison strongly
and await the enemy. Should the enemy be before
you, and in strength, do not engage him; but if
there be unoccupied points, attack him.

In precipitous ground quickly occupy a position
on a sunny height, and await the enemy. If the
enemy be before you, withdraw and do not attack
him.

If distant from the enemy, and the forces be
equal, to take the initiative is disadvantageous.

Now, these are the six kinds of ground. It is the
duty of generals to study them.

Again, there are six calamities among the troops,
arising, not from defect of ground, or lack of
opportunity, but from the general’s incapacity.

These are: repulse, relaxation, distress,
disorganisation, confusion and rout.

If troops be sent to attack an enemy of equal
quality, but ten times their number, they retire
discomfited.

Strong soldiers with weak officers cause
relaxation.

Able officers with feeble soldiers cause distress.

Enraged senior officers, who fall upon the enemy
without orders, and obey not the general because
he does not recognise their abilities, produce
disorganisation.

Weak and amiable generals, whose directions and
leadership are vague, whose officers’ and
men’s duties are not fixed, and whose
dispositions are contradictory, produce
confusion. Generals, who are unable to estimate
the enemy, who oppose small numbers to large,
weakness to strength, and who do not put picked
men in the van of the army, cause it to be routed.

These six things lead to defeat. It is the duty
of the general to study them carefully.

Ground is the handmaid of victory.

Ability to estimate the enemy, and plan the
victory; an eye for steepness, command and
distances; these are the qualities of the good
general.

Whosoever knows these things, conquers; he who
understands them not, is defeated,

If victory be certain from the military
standpoint, fight, even if the lord forbid.

If defeat be certain from the military
standpoint, do not fight, even though the lord
commands it.

The general who advances, from no thought of his
own glory, or retires, regardless of punishment;
but only strives for the people’s welfare, and
his lord’s advantage, is a treasure to the
state.

The good general cares for his soldiers, and
lovingly treats them as his children; as a
consequence they follow him through deep valleys,

 and are beside him in death.

Nevertheless, over-care for the soldiers may
cause disobedience; over-attention may make them
unserviceable; over-indulgence may produce
disorder: they become like spoilt children, and
cannot be used.

He who is confident of his own men, but is
ignorant that the enemy should not be attacked,
has no certainty of victory.

He who knows that the enemy may be attacked with
advantage, but knows not his own men, has no
certainty of victory.

Confidence in the troops, right judgment when to
attack the enemy, but ignorance of the ground,
bring uncertain victory.

The wise soldier, once in motion, does not waver,
and is never at a loss.

As has been said: “Know thyself; know the
enemy; fear not for victory.”

Also, if the season and the opportunity be
realised, and the ground known, complete victory
is certain.

Orders are always obeyed, if general and soldiers
are in sympathy.




































































































































































































































































XI

THE NINE GROUNDS

Sun the Master said:—

In respect to the conduct of war there are:—

Distracting ground; disturbing ground; ground of
contention; intersecting ground; path-ridden
ground; deeply-involved ground; difficult ground;
enclosed ground; death ground.

At all times, when the prince fights in his own
territory, it is called distracting[1] ground.

That ground a short way inside the enemy’s
border is called disturbing ground.

Ground giving advantage to whichever side is in
possession, is called ground of contention.

Ground to which either side has access, is called
intersecting ground.

Ground between three provinces first possession
of which enables the peoples of the earth to be
controlled, is called path-ridden ground.

The interior of the enemy's country with many of
his fortified towns in rear, is called
deeply-involved ground.

Mountain and forest, precipices, ravines, marsh
and swamp, all places where passage is hard, are
called difficult ground.

A narrow entrance and winding outlet, where a
small number can oppose a large force, is called
enclosed ground.

That ground where delay means disaster, is called
death ground.

Wherefore, do not fight on distracting ground; do
not linger on disturbing ground.

If the enemy be in possession of disputed ground,
do not attack.

In intersecting ground, do not interrupt the
highways.

At the crossing of highways, cultivate
intercourse,

When deeply involved, levy and store up the
enemy’s property.

Quickly depart from difficult ground. On enclosed
ground, use stratagem.

On death ground, fight.

The skilful fighters of old were at pains to
disconnect the enemy’s front and rear; they cut
asunder small and large forces of the enemy;
prevented mutual help between his officers and
men; spread mistrust between high and low. They
scattered the enemy, and prevented him from
concentrating; if his soldiers were assembled,
they were without unity.

If there be a chance of victory, move; if there
be no chance of success, stand fast.

If I were asked how a powerful and united force
of the enemy should be met, I would say: lay
hands on what the enemy cherishes and he will
conform to our desires.

In war, above all, speed sustains the spirit of
the troops. Strike before the enemy is ready; and
attack his unpreparedness from an unexpected
quarter.

With regard to war in foreign lands. When
strangers in a far country the soldiers are
united and are proof against defeat. Plunder
fertile plains so that the army is fed; be
careful of the health of the soldiers; do not
tire them uselessly; unite their minds; store up
strength; plan well and secretly. If there be no
refuge the soldiers will not fly from death.

If there be no alternative but death, the
soldiers exert themselves to the utmost.

In desperate places, soldiers lose the sense of
fear.

If there be no place of refuge, there will be no
wavering.

If deeply involved in the enemy’s country,
there is unity.

If it be unavoidable, the soldiers will fight
their hardest. Even without warnings they are
vigilant; they comply without insistence; without
stipulations they are tractable; without explicit
instructions they will trust the general and obey
him.

Prohibit the discussion of signs and omens, and
remove the soldiers’ doubts; then to the moment
of death they will be undistracted.

Riches are denied the soldiers, not because money
is a bad thing; old age is forbidden them, but
not because long life is evil. Hardships and
danger are the proper lot of the soldier.

When the order for attack is given, the collars
of those who are sitting may be wet with tears;
tears may roll down the cheeks of those
reclining; yet these men, in a desperate place,
will fight with the courage of Chu and Kuei.

Soldiers should be used like the snakes on Mt.
Chang; which, if you hit on the head, the tail
will strike you; if you hit the tail, the head
will strike you; if you strike its middle, head
and tail will strike you together.

Should any one ask me whether men can be made to
move like these snakes, I say, yes. The men of Wu
and Yueh hate each other; yet, if they cross a
river in the same boat and a storm overtake them,
they help each other like the two hands.

The horses may be tied, and the chariot wheels
sunk in the mud; but that does not prevent
flight. Universal courage and unity depend on
good management.

The best results from both the weak and strong
are obtained by a proper use of the ground.

The skilful warrior can lead his army, as a man
leads another by the hand, because he places it
in a desperate position.

The general should be calm, inscrutable, just and
prudent. He should keep his officers and men in
ignorance of his plans, and inform no one of any
changes or fresh departures. By changing his
camps, and taking devious and unexpected routes,
his plans cannot be guessed.

As one taking away the ladder from under those
mounted upon the roof, so acts the general when
his men are assembled to fight. He penetrates
into the heart of the enemy’s country and then
divulges his plans. He drives the army hither and
thither like a flock of sheep, knowing not
whither they go.

Therefore the general should assemble the armies,
and place them in a desperate position. The
different natures of the Nine Grounds; the
suiting of the means to the occasion; the hearts
of men: these are things that must be studied.

When deep in the interior of a hostile country,
there is cohesion; if only on the borders, there
is distraction. To leave home and cross the
borders is to be free from interference.

On distracting ground, unite the soldiers’
minds,

On disturbing ground, keep together.

On disputed ground, try to take the enemy in rear.

On intersecting ground, look well to the defences.

On path-ridden ground, cultivate intercourse.

On deeply-involved ground be careful of supplies.

On difficult ground, do not linger.

On enclosed ground, close the path of escape.

On death ground, show the soldiers that there is
no chance of survival. It is the nature of
soldiers to defend when surrounded, to fight with
energy when compelled thereto, to pursue the
enemy if he retreat,

He cannot treat with other rulers who knows not
their ambitions.

He who knows not mountain and forest; cliffs;
ravines; lakes and marshes; cannot conduct an
army.

He who does not use guides, cannot take advantage
of the ground.

He who has not a complete knowledge of the Nine
Grounds, cannot gain military dominion.

The great general, when attacking a powerful
nation, prevents the enemy from concentrating his
hosts.

He overawes the enemy so that other states cannot
join against him.

He does not struggle for the favour of other
states; nor is he careful of their rights, He has
confidence in himself, and awes the enemy.

Therefore he easily takes the fortress, or
reduces the country to subjection. In the
bestowal of rewards, or in his orders, he is not
bound by ancient rule.

He manages his forces as though they were one man.

Orders should direct the soldiers; but while what
is advantageous should be made known, what is
disadvantageous should be concealed.

If the forces be plunged into danger, there is
survival; from death ground there is retrieval;
for the force in danger gains the victory.

Discover the enemy’s intentions by conforming
to his movements. When these are discovered,
then, with one stroke, the general may be killed,
even though he be one hundred leagues distant.

When war is declared, close the barriers; destroy
passports; prevent the passage of the enemy’s
spies; conduct the business of the government
with vigilance.

Take immediate advantage of the enemy’s
weakness; discover what he most values, and plan
to seize it, Shape your plans according to rule,
and the circumstances of the enemy.

At first behave with the discretion of a maiden;
then, when the enemy gives an opening, dart in
like a rabbit.

The enemy cannot defend himself.











































































































































































































































































































































































































































































XII

ASSAULT BY FIRE

Sun the Master said:—

There are five ways of attack by fire:

The first is called barrack burning; the second,
commissariat burning; the third, equipment
burning; the fourth, store burning; the fifth,
the company burning.

The moment for the fire assault must be suitable.
Further, appliances must always be kept at hand.

There is a time and day proper for the setting
and carrying out of the fire assault; namely:
such time as the weather is dry; and a day when
the moon is in the quarters of the stars Chi, Pi.
I, Chen: for these are days of wind.

Regard well the developments that will certainly
arise from the fire, and act upon them. When fire
breaks out inside the enemy's camp, thrust upon
him with all speed from without; but if his
soldiers be quiet, wait, and do not attack,

When the fire is at its height, attack or not, as
opportunity may arise.

If the opportunity be favourable, set fire to the
enemy’s camp, and do not wait for it to break
out from within,

When fire breaks out on the windward side, do not
attack from the leeward.

Wind that rises in the day lasts long. Wind that
rises in the night time quickly passes away.

The peculiarities of the five burnings must be
known, and the calendar studied, and, if the
attack is to be assisted, the fire must be
unquenchable.

If water is to assist the attack, the flood must
be overwhelming.

Water may isolate or divide the enemy; fire may
consume his camp; but unless victory or
possession be obtained, the enemy quickly
recovers, and misfortunes arise. The war drags
on, and money is spent.

Let the enlightened lord consider well; and the
good general keep the main object in view. If no
advantage is to be gained thereby, do not move;
without prospect of victory, do not use the
soldiers; do not fight unless the state be in
danger.

War should not be undertaken because the lord is
in a moment of passion. The general must not
fight because there is anger in his heart.

Do not make war unless victory may be gained
thereby; if there be prospect of victory, move;
if there be no prospect, de not move.

For passion may change to gladness, anger passes
away; but a country, once overturned, cannot be
restored; the dead cannot be brought to life.

Wherefore it is written, the enlightened lord is
circumspect, and the good general takes heed;
then is the state secure, and the army victorious
in battle.











































































XIII

THE EMPLOYMENT OF SPIES

Sun the Master said:—

Calling 100,000 men to arms, and transporting
them a hundred leagues, is such an undertaking
that in one day 1,000 taels of the citizens’
and nobles’ money are spent; commotions arise
within and without the state; carriers fall down
exhausted on the line of march of the army; and
the occupations of 700,000[1] homes are upset

Again, for years the armies may face each other;
yet the issue may depend on a single day’s
victory.

Wherefore, by grudging slight expense in titles
and salaries to spies, to remain in ignorance of
the enemy’s circumstances, is to be without
humanity. Such a person is no general; he is no
assistance to his lord; he is no master of
victory.

The enlightened ruler and the wise general who
act, win, and are distinguished beyond the
common, are informed beforehand.

This knowledge is not to be got by calling on
gods and demons; nor does it come of past
experience nor calculation. It is through men
that knowledge of the enemy is gained.

Now the five kinds of spies are these: village
spies, inner spies, converted spies, death spies,
living spies.

If these five means be employed simultaneously,
none can discover their working. This is called
the Mysterious Thread: it is the Lord’s
Treasure.

Village spies are such people of the country as
give information.

Inner spies are those of the enemy's officials
employed by us.

Converted spies are those of the enemy’s spies
in our pay. Death[2] spies are sent to misinform
the enemy, and to spread false reports through
our spies already in the enemy’s lines.

Living spies[3] return to report.

In connection with the armies, spies should be
treated with the greatest kindness; and in
dealing out reward, they should receive the most
generous treatment. All matters relating to spies
are secret.

Without infinite capacity in the general, the
employment of spies is impossible. Their
treatment requires benevolence and uprightness.
Except they be observed with the closest
attention, the truth will not be obtained from
them.

Wonderful indeed is the power of spies.

There is no occasion when they cannot be used.

If a secret matter be spoken of before the time
is ripe, the spy who told the matter, and the man
who repeated the same, should be put to death. If
desirous of attacking an army; of besieging a
fortress; or of killing a certain person; first
of all, learn the names of the general in charge;
of his right-hand[4] men; of those who introduce
visitors to the Presence; of the gate keeper and
the sentries. Then set the spies to watch them.

Seek out the enemy’s spies who come to Spy on
us; give them money; cause them to be lodged and
cared for; and convert them to the service.
Through them we are enabled to obtain spies among
the enemy's villagers and officials.

By means of the converted spy, we can construct a
false story for the death spy to carry to the
enemy.

It is through the converted spy that we are able
to use the five varieties, to their utmost
advantage; therefore he must be liberally treated.

In ancient times the rise to power of the
province of Yin was due to Ichih, who was sent to
the country of Hsia. Likewise during the
foundation of the state of Chu, Luya lived among
the people of Shang.

Wherefore, intelligent rulers and wise generals
use the cleverest men as spies, and invariably
acquire great merit. The spy is a necessity to
the army. Upon him the movement of the army
depends.